Vîrus #interview #2011

Vîrus, revu par Tcho.

Textuellement transmissible

 

Vîrus fait référence à l’écrivain Howard Buten dans un de ses textes, c’est un fait suffisamment rare pour être souligné. La référence est significative. Quand j’avais cinq ans je m’ai tué est un livre sur l’enfance, ce moment où les adultes ne vous comprennent plus. Le rap de Vîrus est violent, alambiqué, torturé et compliqué.

Il faut l’écouter plusieurs fois avant d’en saisir les nuances, les jeux de mots, les néologismes qui le jonchent. Rappeur de Rouen, évoluant discrètement dans le milieu depuis plusieurs années, Vîrus aime tordre les mots, pour en faire des nœuds, des double nœuds, des nœuds coulants.

Spectateur de sa propre vie, il s’approprie son rôle pour mieux l’assumer ; il décortique et s’auto-analyse, assume ses nerfs à vifs, assène ses avis tranchés, ringardise la bien-pensance et met au piquet ceux qui sont conscients, inconscients, festifs et heureux.
Il percute Banane, beatmaker parisien, qui lui concoctera de la musique sur-mesure, un travail d’orfèvre pour mieux exprimer sa rage, son ennui, et ses angoisses.

Quand il télescope Tcho, un spécialiste de l’image, ils fondent le Buena Vista Sociopathe Club, qui donnera lieu à des clips déjantés, sarcastiques, interdits au moins de 16 ans. Clown triste aux intenses émotions, à la diction hachée et précise, Vîrus poursuit sa route, toujours bien accompagné, sobre et jamais serein.

 

*Tu as sorti il y a quelques années un street-CD, Les risques du sous-métier, ce projet tu ne le défends plus ?

Vîrus : Tu l’as trouvé ?! Putain… Je n’en parle jamais, c’est une époque révolue, par rapport à ce qu’il symbolise et aussi à des sons que je ne trouve pas forcément très aboutis. Il y a des morceaux qui ne sont même pas rappés, ils sont criés… Et la pochette, je ne l’aime pas. Pour l’anecdote, ce projet m’évoque le jour où on a fait le visuel, un jour où à 14 heures j’allais dégueuler mon ivresse de la veille parce que ça n’allait pas du tout.

C’était un street-CD, vendu en concert ou de la main à la main, ça peut passer pour un truc de passionnés, ou de galériens ! Du coup, c’est les deux en même temps. Depuis, il y a eu un revirement artistique, et dans le train de vie aussi, au final c’est plus un truc de mec désœuvré. Ce CD n’est pas complètement en opposition avec qui je suis, mais aujourd’hui, c’est inaudible pour moi.

 

*Qu’est-ce qui a changé ? Tu as eu une Révélation ?

V : Il y a eu des trucs humains, de nouvelles rencontres mais le facteur déclencheur c’est que j’ai arrêté la drogue. Quand je parle de drogue, je parle de l’alcool. C’est ce qui a tout changé, je n’ai plus rien pour me voiler la face, me rendre sociable.

 

*Comment ça s’est passé cet arrêt ?

V : Je savais qu’il y avait des trucs qu’il fallait que j’arrête, et que j’en commence d’autres. Changer des façons de faire, que ce soit pour un morceau ou pour le reste, c’était obligatoire. Quand tu passes tout ton temps à te dire que t’es une merde, que tu dévalorises tout ce que tu fais, mais que tu le fais quand même, ça signifie dans le fond qu’il y a une envie, un besoin, de le faire mais mieux, plus cadré.

Pour ces trois volets, c’est limite millimétré, alors que pour les premiers projets, il y a des prises de voix que j’ai laissées telles quelles, sans les refaire.

 

*Tu es devenu perfectionniste ?

V : Non, seulement cohérent.

 

« Quand tu entends ‘sans alcool la fête est plus folle’,
c’est une connerie, la fête est beaucoup plus molle ! »

 

*Un beau jour, tu t’es dit : « Je vais faire 12 titres, comme ça et comme ça… » ?

V : Au départ il y a eu un titre, Saupoudré de vengeance, et il nous a faits kiffer ! J’ai eu la sensation que c’était moi, le vrai. Moi, avec les séquelles de mon ancienne vie. Il arrive que des gens me disent : « C’est pas possible ce que tu dis-là, c’est un personnage que tu t’es créé ?! » A ceux que je dois rassurer, ou aux proches que je ne veux pas inquiéter, je réponds oui. Mais la réalité est tout autre, et elle était voilée. Maintenant, c’est le vrai moi, et il est plus assumé.

Je crois que c’est aussi une question d’âge, il y a un âge où tu te rends compte de qui tu es. C’est tout le délire de quête de soi, ce truc à la con qui ne s’arrête jamais. C’est une souffrance, une quête perpétuelle, parce que ça ne se repose jamais, et les raisons pour lesquelles j’avais besoin de faire appel à des produits, c’est que je me disais « Quitte à être un jour complètement dans la réalité, je peux attendre encore un peu. »

Dans certains vieux titres, tu retrouves ce truc ‘c’est niqué’. Je crois que cette conscience-là, elle remonte à l’enfance. C’est pour ça que j’ai parlé de dépression infantile dans un morceau. Quand tu es gamin, tu as déjà conscience de ces choses ; tu te dis déjà : « Merde, c’est le début et je ne profite pas de la vie… » Même un dessin animé, tu ne kiffes pas, il y a une kermesse à l’école, tu n’y vas pas, et en plus je ne parlais pas.

 

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*Tu étais autiste ?

V : (Sourire.) Non, pas autiste, pas diagnostiqué autiste, mais dans le fonctionnement il y avait des symptômes. C’est des côtés que l’on a tous, par moment, je pense. Tu as forcément besoin de ce côté pour te retrouver avec toi-même, pour observer les choses. À un moment, je me suis dit que je n’allais pas passer une vie à ne pas parler, donc j’ai commencé à tiser très tôt, et c’est là que j’ai commencé à parler.

Du coup, j’ai passé la moitié de ma vie comme ça ! Là, j’en reviens, mais ce qui n’a pas changé, c’est la conscience que c’est niqué, et ça se ressent dans mes textes. C’est pour ça qu’il y a des morceaux comme Zavatta rigole plus, ce sont des tentatives pour m’expliquer, un peu. Il y a beaucoup de choses que je comprends en les écrivant, je les mets en forme, ça permet de communiquer mine de rien.

Je ne sais pas si tu as déjà fumé et arrêter de fumer, mais tu auras un regard dur sur ceux qui fument. Tu souffres d’avoir arrêté, et tu deviens vachement intransigeant. Tu portes des jugements sur ceux qui fument, en leur disant : « tu es faible », alors que tu vas peut être reprendre trois semaines plus tard. Ces changements te font avoir des points de vue tranchés, au moins pendant la période de transition.

 

*Tu as suivi une cure pour arrêter de boire ?

V : Non, j’ai arrêté naturellement. Je ne veux pas que l’on perçoive ça comme de la rédemption à la con, et quand je dis la drogue, c’est juste l’alcool, parce que c’est une drogue très dangereuse. Elle est partout, elle fait partie de la culture en France, enfin, dans beaucoup de pays. Elle permet aux gens de combattre des traits de leur personnalité.

Fais une soirée quelconque avec des jus de fruits au bar, tu peux être sûr que les mecs ne vont jamais te dire : « c’était un truc de ouf ! » Ils diront : « c’était cool » ou « ça m’a fait chier. » Quand tu entends : « sans alcool la fête est plus folle », c’est une grosse connerie, la fête est beaucoup plus molle !

 

*Tu rappes en solo, mais tu revendiques toujours des proches, des binômes, tu n’oublies jamais l’entourage…

V : Nan, et ça serait dommage d’oublier le peu d’entourage qui existe. Il y a eu aussi de nouvelles rencontres au niveau du taf, je ne vais pas dire du taf, car ça fait corvées mais bon, ce sont Banane et Tcho. Ces deux rencontres ont été bénéfiques et fructueuses. Sans ces deux personnes le projet n’existe pas, il n’y a pas de son et pas d’images, et donc à la fin je me retrouverais comme un con à faire du slam (rires.)

 

*Le rap, c’est le son et l’image ?

V : A la base, je n’avais pas cette vision-là. Le son oui, c’est selon moi 50% du rap. L’image c’est plus récent dans mon esprit, c’est un plaisir. On peut s’amuser à faire un clip, délirer, apporter autre chose. L’image vient compléter le reste. On n’est pas dans l’image qui va forcément coller au texte, c’est une autre façon d’aborder l’écrit, jouer sur les degrés de lecture, les sens, etc.

 

 

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*Tu peux nous parler de la rencontre avec Banane ?

V : La rencontre s’est faite via des personnes en commun, dans le rap, je pense que c’est assez rare de passer une annonce sur le Net, ‘recherche beatmaker’, comme dans certains styles de musique.

 

*Depuis un moment sur Twitter, des mecs connus recherchent des beats, souvent des Américains. Les connections se font aussi comme ça…

V : Ça dépend de tes envies, mais j’ai du mal à imaginer faire un morceau sans avoir vu le mec, ça se trouve tu n’as rien à voir avec lui. Bon, je laisse Banane se présenter…

B : Je suis Banane, dans son terrier, je ne sors pas beaucoup. Avec Vivi, on s’est rencontrés via des potes, je suis allé le voir à Rouen en concert, on s’est échangé quelque mots.Je suis parisien, je suis né ici ; le rap j’en écoute depuis que j’ai 13 / 14 ans, avant j’écoutais beaucoup de rock.

Je suis venu doucement au beatmaking, j’ai fait des soirées en tant que DJ, et j’avais envie de concevoir mes propres bandes-sons avec des scratches. Je me suis équipé, il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, je canalise mes efforts avec peu d’artistes pour optimiser la profondeur du travail. Et surtout des projets qui me plaisent artistiquement et humainement.

Quand j’ai entendu Vîrus sur un de mes beats, ça m’a mis une claque, ça m’a fait tout drôle. En plus d’avoir l’envie de faire ce projet, on a une rigueur de fou. On se tape des séances de travail très longues. On est dans une bonne dynamique, il faut être en forme et de bonne humeur pour que ça avance, car c’est du job.

 

*D’où vient ton pseudo, qui est atypique dans le milieu du rap ?

B : C’est un pote qui me surnommait comme ça, ça me faisait rire et je l’ai gardé. La banane, ça évoque pas mal de choses ; je ne voulais pas d’un nom comme DJ Master Scratch Laser ! Et un peu de dérision ça ne fait pas de mal, je crois qu’on en manque beaucoup en France…

V : Les blazes, ça vient souvent quand tu es ado, et ça reste. Je me suis déjà tâté à changer. J’ai écopé du mien à une époque, comment dire, où j’étais plus nocif, pour les autres, et pour moi. Un jour, on m’a dit : « Toi, t’es un vrai Virus pour les gens… », et j’ai aimé le mot. C’est des noms à la con, qui ne sont pas faciles à porter quand tu atteins un certain âge : « Ouais ! Virus, Banane ! » On n’a pas besoin de se prendre super au sérieux, et on n’a pas un plan de carrière établi non plus…

 

« Parfois on s’est pris la tête sur des 0,3 décibels. »

 

*Comment vous avez décidé de faire un quatre titres ?

V : Je m’en rappelle très très bien ! C’était le 15 août de 2010, Banane m’avait envoyé des sons, et celui qui est devenu Saupoudré de vengeance m’a traumatisé. Il s’était amusé à m’envoyer des petits cadeaux en plus, et il avait mis le beat de #31#. Là, je me suis dit : « Il y a un truc qui ne blague pas ! » C’est comme s’il avait décloisonné un truc chez moi, juste avec la musique.

Je sentais que je pourrais être moi-même, enfin presque. C’est un peu comme s’il m’avait dit : « Allez, dis-nous un peu ce qui te fait chier ! » Ce 15 août, il pleuvait, c’était très très très glauque, j’ai appelé Banane, je lui ai proposé de faire un quatre titres, et ça s’est fait très rapidement. J’ai vite reçu d’autres beats, ensuite je crois que l’on était en mode Star Wars (sourire), on s’est dit : « On a qu’à faire une trilogie ! », mais à la base, ça n’était même pas prévu.

 

*Banane, faire un beat pour Vîrus, c’est particulier ?

B : Ce qui est bizarre c’est qu’il n’y a pas eu cette dynamique de concertation. J’ai fait mes beats et je lui ai envoyé ceux qui me paraissaient lui correspondre. Pour le deuxième volet, j’ai essayé de diriger mes choix de samples. On a meublé le premier volet avec des prods que j’avais déjà faites, que j’ai adaptées.

Le beat de Zavatta a quatre ans, mais il correspondait bien au projet, alors on l’a utilisé. Quand on est parti sur le 4 titres, c’était l’été, je n’avais pas de boulot, je lui ai dit ouais…

 

 

V : Il y avait aussi une conjoncture individuelle favorable…

B : Je pense que l’ennui nous a rejoint… l’ennui, le côté un peu blasé, on est deux grands blasés, ça nous a réunis, alors que l’on ne se connaissait pas…

V : On a passé beaucoup d’heures ensemble et on ne s’est jamais vraiment énervés. La vision de la vie, le fond, les poings dans la gueule, on a ça en commun, je pense, avant les goûts musicaux.

Il y avait un moment de creux, pas de projet, qu’est-ce qu’on avait à perdre de mettre quatre titres sur Internet ? Je ne comprends pas les mecs qui sont dans des stratégies marketing, qui réfléchissent un million de temps. Dans ces cas-là, quand les morceaux sortent, souvent tu ne les aimes plus, ou même ils ne sortent pas. Je ne comprends pas à l’ère du Net comment on peut réfléchir comme ça.

 

*J’ai cette impression que beaucoup de gens vont en studio, et rien ne sort…

V : Bah, c’est aussi une histoire de statut Facebook : « Je suis en studio ! » Certains ont envie de faire croire qu’ils ont un train de vie d’artistes ; « Nous, on fait pas nos courses à Monoprix ! », « Moi, j’ai des trucs à faire aujourd’hui… »

B : « Je suis busy ! »

V : « Je suis busy », « Je suis en stud’ ! » c’est comme si je disais au téléphone « J’peux pas te répondre, je suis en interview là… » En réalité, ça, c’est de la merde…

 

*Vous n’êtes donc pas si blasés ! Vous avez des envies, et vous y avez cru…

B : Moi, je n’y ai pas cru avant de le faire…

V : Ça, on se l’est dit la semaine dernière ! Dans le fond, on était en attente d’une rencontre pour développer quelque chose. Chez Banane, j’ai retrouvé un fonctionnement que j’avais avec Schlas. Le travail s’opère à huis clos, sans regard extérieur. Ce sont nos oreilles, il n’y a pas 15 personnes en studio pour raconter de la merde, il y a beaucoup de respect. Tout le temps que tu passes à faire du rap, je considère que c’est un temps que tu passes à ne pas découvrir d’autres choses.

On est en autarcie, et si les gens kiffent, c’est bien ; s’ils ne kiffent pas, ça ne nous fait pas grand chose, la mission est accomplie à partir du moment où on a validé les morceaux.

Je ne me rendais pas vraiment compte du travail pour finaliser un titre ; il y a quand même des mecs qui prennent des sons, et qui ne sortent jamais les morceaux, ça me dépasse. Des mecs arrivent avec leurs gros sabots, ils font du rap, ils ont des grosses casquettes, et disent : « Je te prends ça, ça et ça… »

B : Et le vent…

V : Et le vent souffle en Arizona !

B : Le vent souffle pendant deux / trois ans !

 

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*Ça a été douloureux d’accoucher de ces douze titres ?

V : Douloureux non, mais on est allé loin dans le perfectionnisme. On a pu passer une demi-heure sur un back, que tu n’entends pas à la fin. Un jour, on s’est pris la tête sur une respiration ! On aurait pu nous dire : « Vous vous prenez trop la tête ! », mais c’est comme ça que l’on fonctionne…

B : Au bout d’un certain nombre de tracks, on a quand même eu une routine plus facile, mais bon, ça n’a pas empêché les aller-retour à la caisse pour écouter le résultat sur le poste tout pourri. Tu graves 15 CD dans la journée, tu fais des aller-retour pour un décibel ! C’est vraiment ce travail-là qui est fastidieux, et qui paie à la fin. Il n’y a pas des projets aboutis sans travail.

V : Ça a été un an de formation, parfois on s’est pris la tête sur des 0,3 décibels. On a passé des heures dans la ture-voi à écouter, et pour le disque, on a bossé sur l’ensemble, pour que ça soit homogène.

B : Tout le quartier en a profité !

 

*Vous avez fait un mastering ?

V : Non, on a fait un ‘mixtering’ !

B : On n’a pas fait de mastering parce que c’est un coût en plus, et surtout on a voulu faire du def avec la matière que l’on avait ici. Je crois que l’on peut remettre en question cette étape en 2011. L’époque est différente de celle où JC de Translab masterisait tout le rap français. Ça servait à quelque chose et c’était une personne qui connaissait son métier, aujourd’hui on peut masteriser à partir de plugs téléchargés sur Internet, bon il ne faut pas s’étonner si ça ne sonne pas comme du Justice ou Common !

 

 

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*C’était quoi votre fréquence de travail ?

V : Ça dépendait, il y a des périodes où on était vraiment dispo, on se faisait trois/quatre jours d’affilés, et à des moments la réalité de la vie fait que tu es occupé par du taf, ou des trucs comme ça, donc on se voyait deux/trois fois par semaine. On a pu se croiser pour baisser juste un décibel sur une caisse, je faisais juste un aller-retour depuis Rouen, rien que pour ça…

 

*Vous avez bossé via Internet ?

V : Quasiment pas, juste des envois d’instru. C’est un plaisir de se voir, et si on avait dû louer un studio, je ne crois pas que l’on aurait pu se permettre de pousser le travail à ce point-là. C’est ça qui est bien dans la démocratisation de la musique, tu peux te faire un home-studio rapidement, et qui sonne correctement. Le côté auton(h)ome-studio est vraiment intéressant…

 

*Le morceau Faites entrer l’accusé est un tournant je trouve, ça prend une autre ampleur… c’est aussi ce que tu aurais pu devenir ?!

V : C’était l’hiver ça ! Le texte n’est pas inventé de toutes pièces, ce sont des pensées qui te traversent et qui j’espère ne restent pas trop longtemps, des visions très fatalistes. Dans l’absolu, il y a quand même des gens qui arrivent à t‘énerver au plus haut point, il y a ce truc un peu borderline qui existe…

En arrivant ici, rien que de mettre du temps à trouver une place pour me garer, ça m’a rendu fou, tu te retrouves à hurler tout seul dans ta caisse. Il ne faudrait pas que quelqu’un vienne te marcher sur le pied à ce moment-là, je pense que c’est concret pour beaucoup de gens ce truc… Il faut faire attention avec de tels sujets, de ne pas sombrer dans le truc cliché du rappeur énervé qui veut tuer tout le monde ; là, c’est beaucoup plus profond…

 

*Oui, d’ailleurs ton rap est plutôt compliqué, tu inventes des mots, tu les contractes, ça vient d’où tout ça ?

V : Ça vient du côté gamin, c’est ce qui est paradoxal. L’idée, c’est de traiter de sujets très adultes, en conservant par moment cet esprit de gamin, notamment avec certains jeux de mots. Je rigole des pires choses, les blagounettes à deux balles ça ne me fait pas trop marrer, mais tout ce qui est cynique et humour noir, ça me plaît. Je cite Desproges, dans Faites entrer l’accusé, il a cet humour particulier, des jeux de mots qui sont forts, et ce côté « J’aime pas les gens… »

Il y a plusieurs niveaux de lectures dans mes morceaux, et c’est ce que j’aime faire. C’est lié au niveau de torture, tu écris ce que tu es, ton cerveau est constitué comme ça. La façon dont on a pu se prendre la tête sur ce projet, c’est aussi de cette façon que je me prends la tête sur d’autres trucs dans la vie. Je peux passer des soirées à réfléchir à des trucs à la con, des trucs bêtes, pas l’histoire de la poule et de l’œuf, mais presque ! Donc, si tout ce temps de torture mentale peut servir à créer quelque chose…

 

*Tu penses que tu as réussi à prendre de ce temps pour écrire ? Tu es moins dans la cogitation permanente ?

V : Non, c’est toujours actif. J’essaie de prendre mon temps pour écrire, c’est très aléatoire, il y a des trucs, tu les chies, et il arrive que parfois tu n’aies rien à retoucher, et parfois des trucs plus cogités, plus réfléchis qui font appel à une banque de mots, ou de notes, j’arrive à trouver un fil conducteur et en faire un texte. Je note en permanence, je dois avoir 40/50 brouillons dans mon téléphone, parfois on croit que j’envoie des textos, mais en fait je note une idée.

 

*Il y a aussi beaucoup de références…

V : Dans Faites entrer l’accusé, il y a un champ lexical précis, et quelques références comme Khaled Kelkal, Dany Leprince, JC Romand, qui viennent de ma passion pour l’émission Faites entrer l’accusé. D’ailleurs, pour l’intro de Hondelatte, je les ai toutes revues pour faire l’intro, car c’est un montage que l’on a fait, on a pris des bouts pour reconstituer une histoire ! C’est rentré parfaitement dans le morceau, c’est dans des moments comme ça que l’on se dit : « On ne se trompe pas. » Pareil pour Attacher son prochain, j’ai repéré des passages dans le film, et au moment de les insérer, ça rentrait parfaitement.


« J’étais avec les cancres et en même temps
j’avais parfois des notes qui rendaient
jaloux les cons du premier rang. »

 

*Pourquoi tu as inséré des dialogues du film Baxter dans le titre Attaché son prochain ?

V : Parce que c’est un film qui retrace l’histoire d’un chien, à travers une voix off, mais qui est en fait un humain. Je me suis retrouvé dans ce chien, et pour moi, dans la vie de tous les jours, les humains sont comme ça. Le chien balance les pensées que tu pourrais avoir ! L’ambiance du film, le mec, enfin le chien, qui se retrouve avec une vieille, puis un couple et un gamin, et qui réfléchit tout haut, c’est impressionnant. C’est le dégout de la race humaine, via le chien.

 

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*Il y a des thèmes récurrents dans tes textes, je voulais que tu y réagisses. Le premier, ce sera les femmes…

V : Bah, déjà elles te mettent dans la merde en te mettant au monde. Après bon, je pense qu’on a tous besoin de féminité dans sa vie mais ce que je constate, c’est que sans mode d’emploi, tu es dans la merde. Ça fait appel à une palette de sentiments super larges et si tu ne sais pas t’en servir, tu peux vite être dégoûté. Ce qui est flippant, c’est que si tu fais un sondage, si tu poses la question à 1000 SDF dans Paris, dans 80% des cas, il y a aura une histoire avec une femme derrière.

En même temps, on a des exemples de gars à qui ça fait vraiment du bien et t’espère même que ça se nique pas à l’avenir, sinon c’est chaud. On en revient souvent à la position de base, imposée. Grandir sans avoir eu de sœur par exemple et avoir passé la plupart de son temps entre couilles, ça aide pas forcément à s’y habituer, ou à comprendre leur fonctionnement. Malheureusement, les exemples que j’ai vus de gars au plus bas, complètement déglingués, c’était lié à une femme, toujours.

 

 

*L’école…

V : L’école oui, ça revient souvent parce que bizarrement je me démerdais pas mal à l’école. Et je n’en retiens pas grand-chose à part un conditionnement et mettre des croix dans des cases. Je pense qu’il faudrait appeler l’école différemment. Ce n’est pas l’école qui me dérange, c’est l’histoire des Carolingiens [cf. Saupoudré de vengeance]. Apprendre, à la base, ça ne me dérangeait pas, c’est important d’apprendre, mais le programme scolaire, il ne m’a pas parlé.

J’allais à l’école pour les autres. J’y suis allé avec des capacités, mais comme pour beaucoup de gens, elles resteront inexploitées. A l’école, tu es dans une machine à laver, on ne s’en réfère pas à qui tu es, et elle ne prend pas en compte les problèmes de chacun. Dans une classe de collège, les ados sont en pleine crise, et je ne parle même pas des soucis que tu peux avoir chez toi ; tout ça, l’école s’en bat les couilles, elle te dit que Thalès a dit ça et qu’il faut le savoir par cœur. Ta laisse !

Le théorème de ta laisse de chien, tu es dans le wagon ou tu ne l’es pas… J’étais le cauchemar des profs, j’étais avec les cancres et en même temps j’avais parfois des notes qui rendaient jaloux les cons du premier rang. En fin de troisième, orienté en seconde, puis BEP, mon kif était dehors, j’ai privilégié les récrés.

 

*Tu le regrettes ?

V : Non, parce que quand je vois des gens qui n’ont pas loupé la marche, ça ne me fait pas rêver.

 

*L’alcool, tu vois la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine ?

V : Bah oui, forcément, c’est la moitié de ma vie… Moi la bouteille je ne la vois plus du tout, c’est niet. Elle est vide totalement, maintenant il faut tenir…

 

*La solitude…

V : C’est de naissance, et ça s’est confirmé ensuite avec les années, c’est un sentiment et/ou un état. Il y a être seul et le fait de se sentir seul, qui sont deux choses différentes. Moi, je ne me sens pas forcément seul, mais je sais que je le suis, pourtant il y a des gens avec qui je fais de la musique et d’autres sur qui je peux compter. Mais parfois je pense que je préférerais dormir dans ma caisse plutôt que de demander à quelqu’un de m’aider…

 

*Le fait de n’être jamais à sa place, ça revient aussi souvent dans tes textes…

V : C’est aussi un sentiment. Il y a l’environnement dans lequel tu nais, la famille, puis l’école qui est le premier moment social, je n’étais pas à ma place à la kermesse dès la maternelle ! Je me suis senti à ma place dehors, parce que dehors tu es paumé, tu es avec tes potes. Je suis resté longtemps dans ce délire : pas d’avenir, pas de projet. On est dehors, on kiffe, on fout le bordel, on se vanne, et ça a duré longtemps, assez longtemps pour en venir à se raisonner. On était 50 au début et un jour on était cinq.

 

*La mort…

V : Oui, la mort… Tu peux voir ça comme quelque chose de positif, quand tu claques tu peux te dire : « Tout ça, je n’ai plus à le faire… » Il y a d’autres morts, il y a la prison, où tu peux te dire : « Je n’ai pas besoin de me lever ce matin… », dans le pire il y a du positif. Le truc qui me fait chier avec ça, c’est l’entourage, même pour une garde à vue, il prend une claque…

 


*Finalement, tu n’es pas si misanthrope que ça, tu penses à l’entourage !

V : C’est une question de respect, car tu sais très bien que tout ce que tu fais sera retenu contre toi, et pourtant j’ai une croyance zéro… Mais jusque-là, tout me l’a prouvé : quand tu coupes un ongle, on te coupe un pied…

Quand j’entends parler de décès, proche ou lointain, j’ai ce réflexe de penser « ces gens ont des proches ». C’est un acte qui bouleverse énormément de vies, il y a un avant et un après. Les trucs de mort, ça reste des sujets tabous, alors que peut être que ça dédramatiserait un peu si on en parlait.

La mort, elle met tout le monde d’accord, c’est le seul point commun que l’on a tous, elle bouleverse l’échelle de l’amour et de la haine, et à un moment tu te dis : « C’est sérieux la vie là… »

 

*Pour changer de sujet, tu as cité le groupe Hocus Pocus dans un morceau, c’était à dessein ?

V : Ils ne m’ont rien fait directement, ils symbolisent… quelque chose de crémeux, qui parfois pourrait être aux antipodes de ma vision du rap. C’est gentil… très gentil, il y a un coté pro, mais moi, ça ne me parle pas du tout. C’est une partie du rap dont on pourrait se dispenser. Ces groupes-là, ils rendent service aux autres, à ceux que l’on combat. Ils sont aussi le quota de rappeurs gentils, qui vont permettre à beaucoup de programmateurs de passer du « rap » pour se donner bonne conscience.

Ça me fait chier quand des groupes comme ça servent d’alibi. Le rap souffre beaucoup et je pense qu’un groupe comme Hocus Pocus n’arrange rien. J’ai entendu un morceau où le mec parle d’un poil resté dans la baignoire, et de sa meuf qui râle. Il y a des problèmes sérieux dans le monde, et le mec nous parle de son poil… Sérieux ?

 

*Faire du rap, c’est le droit à la différence ?

V : C’est kiffant d’avoir un délire et de dire à tout le monde que tu les emmerdes, ou les encules, tu choisis le verbe ! C’est pas évident de dire : « va te faire enculer » à des gens dans la vie de tous les jours. Tu peux être vite dans la merde, même si ça devrait pouvoir être dit.

Le rap, c’est une musique qui est à part, qui essaie parfois de se mélanger au reste, et ça peut donner des trucs un peu alambiqués. Pour moi, c’est une musique différente, et nous, on fait peut être un truc différent dans cette musique, on double notre handicap ! Dans le fond, je pense qu’on fait du rap pour déplaire, en tout cas, en ce qui nous concerne.

 

Le choix dans la date - Vîrus

 

Le choix dans la date, c’est trois EP et deux interludes de Banane & Vîrus, un CD bonus avec les clips réalisés par Monsieur Tcho et un booklet. Disponible en VPC via le site Rayon du fond [ICI]. Le Bandcamp de Vîrus, c’est ICI. On avait parlé de Vîrus, via le projet The Nonce avec Bachir [ICI]. Les photographies de Virus & Banane ont été revisitées par Tcho.