Tricky, la conversation #archive

Tricky

Bombing batard

 

Perspectives & idéalismes. Tricky est Anglais, il a le visage anguleux et atypique, aussi étrange que sa musique peut l’être. Il se réclame du hip-hop, enregistre les gangsters de son quartier ou les enfants de la rue d’Aubervilliers avec autant d’émoi, il pose sa voix rauque sur de nombreux projets et apprécie Sefyu.

 

L’année dernière, tu as été en résidence au 104, le centre d’art contemporain de la rue d’Aubervilliers à Paris, quand va sortir cet album ?

Ça va sortir quand j’aurai fini la promo de ce nouvel album, Mixed Race. J’aurai voulu le sortir à grande échelle, mais comme ça chante en français dessus, ça ne sortira qu’ici. Ce sera sur mon label, une petite sortie, c’est dommage… Dessus, il y a plein de gens du quartier, qui sont venus dans mon studio et qui ont collaboré.

Des kids qui ont apporté des instruments de musique, leurs potes, leurs familles, leurs histoires, et le projet s’est constitué ainsi. Il y a aussi des jeunes rappers, dont un petit gars qui s’appelle Amadou et le seul qui soit connu, c’est Sefyu.

 

Sefyu ?!

J’adore Sefyu… Il est influencé par l’Amérique, car c’est un rapper, mais c’est un gars qui fait du rap français et je peux le ressentir. Il a son identité, son univers, il est puissant, il est wicked. J’aime son attitude, sa musique, même si je ne comprends pas ce qu’il dit, je le ressens. C’est vraiment un des meilleurs rappers du monde, un de mes préférés. Il est super sympa, et je crois vraiment que c’est l’un des meilleurs actuellement, je l’écoute aussi attentivement que j’ai écouté Public Enemy, le Wu, The Pharcyde ou CNN.

 

C’est le projet que t’avait commandé le 104 ?

Pas vraiment. Mais rapidement il a pris cette forme, rapidement des kids sont venus à ma rencontre. Dès que mon studio ouvrait, ils étaient là ; les plus âgés venaient le soir, on restait tard à faire de la musique, et j’ai décidé que c’est la tournure qu’aurait le projet. Certaines personnes du 104 n’étaient pas très contentes, car il y avait pas mal d’agitation, d’allée et venue, puis tout est entré dans l’ordre, c’était mon espace pour un laps de temps défini.

En même temps, c’est normal que ça se passe comme ça : les gars habitent dans la cité d’à côté, ils voient le 104 depuis leur fenêtre, et ils sont tricards quand ils y mettent les pieds, je crois qu’il faut à un moment cessé ce genre de clivage. Ça doit être accessible à tout le monde, et spécialement à ceux qui habitent dans le coin. J’ai apprécié cet environnement du 19ème arrondissement.

 

Tu ne parles pas français, comment tu as communiqué avec tous ces gens ?

Avec la musique ! Avec des gestes, en chahutant, les gens ont mis des photos au mur, des dessins, des messages, c’est comme ça que l’on a communiqué tout ce temps. C’était vraiment un club pour tout le monde, c’était gratuit, pas d’interdiction de fumer ou de tenue exigée. C’était un club de jeunes l’après-midi, qui se transformait peu à peu en night-club, un studio, une galerie d’artiste, et toujours beaucoup de liberté.

 

Ça n’est pas trop difficile ces trois premiers mois en France ?

C’était difficile car il faisait super froid ! Ça faisait longtemps que j’habitais L.A, donc j’ai été un peu surpris ! Mais c’est vraiment un des meilleurs moments de ces dernières années, et particulièrement le jour de mon anniversaire !

 

Pourquoi ?

J’oublie souvent mon anniversaire, je n’ai pas l’habitude de le fêter, et ce jour-là, trois jeunes me l’ont souhaité. Trois jeunes qui venaient tous les jours, deux frères arabes et un petit blanc avec des cheveux roux ! Ces trois-là, ils étaient tout le temps ensemble, ils chahutaient, ils déconnaient, toujours avec un bon esprit.

Ils m’ont donné une carte et m’ont souhaité mon anniversaire, j’étais vachement touché, je leur ai demandé comment ils savaient, ils m’ont dit : « Internet ! Internet ! » À partir de midi, il y a eu du monde, puis on a été 60, il y avait de la weed et à boire, c’est vraiment le meilleur anniversaire de ma vie ! Par contre, le dernier jour a été vraiment triste, vraiment… Il y avait une bonne ambiance, mais… c’était très étrange, très difficile.

 

Tu retournes là-bas ?

J’ai encore des amis dans le quartier, et j’y retourne de temps en temps. La dernière fois on a écouté du hip-hop dans un hall d’immeuble.

 

Le fait de faire une résidence dans un lieu artistique, situé dans un quartier pas facile, qu’est-ce que ça t’a apporté ?

J’ai réalisé que les jeunes ne me connaissaient pas, et quand ils ont capté qui j’étais, ils ont compris qu’ils passaient du temps avec quelqu’un de plus ou moins connu. Ils me disaient : « Putain, tu viens jusqu’ici pour nous rencontrer, et tu es connu ! » Je crois que les villes de banlieues et Paris devraient se concentrer sur ce genre d’initiatives, et passer du temps avec les kids. Ça leur change la vie et leur fait comprendre que des choses peuvent se passer, malgré le fait qu’ils soient dans un environnement très clos, dans un ghetto.

Si tu peux leur faire comprendre qu’être connu, c’est un truc normal, c’est être un gars normal, ils peuvent se dire : « moi aussi je peux le faire… » Et ils reproduisent, et j’en suis le premier témoin. Au début, ils venaient au studio et ils tapotaient sur les claviers, les samplers, et au bout d’un moment, ils ont progressé et on a fait des morceaux, et ça, je pense qu’il faut le promouvoir.

 

Tu penses que c’est possible de faire de même en Angleterre ou à Los Angeles ?

Non, mais j’aimerais pouvoir développer ce concept autour du monde, mais les gouvernements ne sont pas prêts à ce genre d’initiatives. J’aimerais le faire à Moscou, au Brésil, on verra quand le disque sera sorti.

 

Là, tu sors un nouvel album, comment on continue à garder de l’inspiration après autant de projets ?

Le seul problème c’est quand tu n’aimes plus ce que tu fais. J’adore aller en studio, c’est vraiment l’endroit de la quiétude. Tu t’assois, tu coupes ton téléphone, tu enregistres, c’est comme de la médiation, j’adore ça. C’est comme les filles, quand tu en aimes une, tu as tout le temps envie d’être avec elle… La musique, c’est ça pour moi.

 

Tu penses à ce que tu vas faire, ou tu fais ?

Non, je fais ! Je n’aime pas penser, si je pense, si j’ai une idée, je le fais. Parfois c’est pas possible, et je la mets de côté. Si tu as un truc en tête, que tu ne peux pas le faire, ça peut devenir rapidement de la frustration. Je ne fais jamais rien avec des attentes précises.

Quand j’étais plus jeune, une de mes premières fois seul en studio, j’ai croisé Daddy G de Massive Attack. Je faisais un remix, lui me demande ce que je veux faire, je réponds que je ne sais pas trop, et il m’a dit : « Quand tu vas en studio, il te faut une idée. » Et j’ai réalisé que lorsque tu allais en studio avec une idée et que ça ne marchait pas, c’était vachement frustrant. Si tu n’as pas d’idée, tu te laisses aller, tu crées, si tu n’aimes pas, tu jettes et tu refais.

 

Pourquoi avoir choisi ce titre Mixed Race ?

L’album s’appelle comme ça parce que c’est ce que je suis. Je viens d’une famille très mélangée : ma grand-mère est blanche, mon père est Jamaïcain, ma mère est métisse, il y aussi du sang espagnol dans mes veines. Tout ça fait ce que je suis, et ça ressort dans ma musique. Je crois que mon point fort, c’est ce mélange de couleurs et de cultures.

Je suis allé dans des clubs jamaïcains dans lesquels il n’y avait aucun blanc dedans, et je suis allé dans des clubs où j’étais le seul noir. Je me sentais bien dans les deux cas, j’aime cette idée d’évoluer entre ces deux mondes.

 

Tu mélanges depuis longtemps des influences, tu changes souvent de style, tu ne crois pas que c’est difficile à suivre parfois ?

Oui, c’est pas évident à suivre. Des gens veulent que ce soit accessible, facile à écouter, et les artistes veulent garder leur carrière. Massive Attack a cette attitude, ils ont une formule et ils l’appliquent à chaque fois, ce que je peux comprendre en tant que businessman. Mes concerts et mes ventes varient pas mal ! donc, en tant que businessman, mes choix ne sont pas toujours de bons choix.

Ça a du sens pour Massive Attack, moi, je veux apprendre constamment. À chaque album, chaque morceau, j’apprends et ça me fait grandir. Je veux être meilleur à chaque fois. Si je refais Maxinquaye ou Blowback, mes albums les plus commerciaux, je n’apprendrai rien, et ce sera une impression de stagner.

 

Tu n’es donc pas un bon businessman !

Je ne suis pas mauvais, mais j’aime prendre des risques, et je le paie d’ailleurs. Je fais parfois des concerts où il y a peu de monde, mais je m’en fous. Ce qui m’intéresse, c’est de faire des concerts à des endroits différents, même si parfois ça n’est pas très agréable de voir que peu de gens ont fait le déplacement.

 

Pourquoi tu as décidé de vivre à des endroits différents ?

J’ai réalisé que je devais souvent changer de lieu de vie lorsque j’habitais à New York. Je conduisais sur le Brooklyn Bridge et j’adorais contempler la ville, je trouvais ça dingue. Un jour,  je n’ai plus regardé la ville, alors je suis parti. Quand j’étais à LA, j’étais fasciné par les palmiers, puis un jour je ne les ai plus regardés.

Il y a quelques jours, j’ai pris un café sur la place du Louvres, et je n’arrivais même pas à croire ce que je voyais, pour moi, ce bâtiment est un tableau de maître, alors que les parisiens n’y font probablement plus attention. Si un jour je n’ai plus envie de marcher le long de la Seine, alors j’aurais fait mon temps à Paris.

 

Quel est le truc le plus agréable à Paris ?

Marcher ! Cette ville est parfaite pour marcher, et plein de gens me croisent aux 4 coins de la ville, tout le temps ! Un pote est venu il n’y a pas longtemps, c’est un acteur, il est dans ma nouvelle vidéo. C’est un blanc du ghetto, Neil Maskell qui est dans le film Football Factory.

On a beaucoup marché, et à un moment il s’est arrêté et a dit : « mais pourquoi personne ne fait de film plus souvent ici ! Un jour, j’habiterai Paris et je ferais un film ! » C’est inspirant pour un artiste de vivre à Paris.

Dans cet album, il y a une intro qui reprend Comme d’habitude, pourquoi tu as utilisé ça ?

My Way ?! Un pote français était en studio avec moi, il est dans la légion étrangère depuis 14 ans, il fume pas mal, c’est vraiment un bon pote, et je le voulais sur mon album. Je lui ai dit de prendre la boîte à musique, et c’est devenu ce morceau.

 

Et ensuite tu reprends le thème de Peter Gunn

On a rejoué ce thème tout simplement parce que c’est un souvenir des premiers sons reggae que j’ai entendu. Ce thème est synonyme de ghetto-dance-hall-reggae, ça me rappelle quand j’étais jeune, la fumette, c’est aussi les potes et ma famille jamaïcaine.

 

C’est un album plein de souvenirs ?

Non, il y en a quelques-uns, mais ça n’est ce qui le constitue principalement.

 

Quel est le projet le plus exaltant auquel tu as participé ?

Depuis le début ? Je peux te répondre sans hésitation : celui que j’ai fait au 104. Ce projet m’a tellement donné. Quand tu fais un album, en général, c’est toi qui donne, et là c’est la première fois que l’on me donne. Les gens m’ont apporté de la matière et ils m’ont donné chaque jour. En général, tu fais un disque dans ton coin, puis tu fais des concerts et c’est à ce moment que tu as la plus grande satisfaction, là c’est vraiment différent, car le retour était immédiat.

 

Tu as envie de refaire un projet similaire ?

Je suis supposé faire des choses avec des gens avec qui j’ai bossé, qui habitent dans le 19ème, monter un studio, leur donner l’opportunité d’enregistrer.

 

J’aime beaucoup le disque Product of the environment, tu peux donner des détails sur ce disque ?

C’est un album de gangsters, de vrais gangsters, dans lequel je ne fais pas l’apologie du crime.

 

En France, il y a de la délinquance, mais pas vraiment de crime organisé, en tout cas, on est rarement en contact avec ce genre de personne…

Les gens qui sont sur ce disque ne sont pas de dealers du coin de la rue ! Ils ont plus de 50 balais, et sont des pontes du crime organisé. C’était vraiment fou de les faire parler de leur vie, sans la rendre glamour comme c’est souvent le cas. Je pense que c’est un album que les écoles devraient faire écouter aux gamins. Le problème, c’est que l’on a eu la police au cul pendant l’enregistrement, on était suivi, c’était vraiment la merde.

Je me souviens de partir de chez un pote, ensuite il y a eu une descente chez lui, c’était le bordel. J’ai même vu dans un journal la couverture de l’album qui illustrait un article sur un viol qui venait d’être commis, et qui expliquait que c’était un disque qui encourageait les activités criminelles. En fait, j’ai dû me barrer dès la sortie de l’album.

 

C’est dingue !

Je suis parti le jour où les flics ont débarqué chez mon pote, je ne suis revenu que 7 mois plus tard. Je savais que je pouvais avoir de vraies emmerdes, la police peut vraiment te faire chier en Angleterre. J’ai un casier, à cause de conneries de jeunesse, et les gars de l’album ont aussi des casiers, pour des affaires plus graves.

On m’a reproché de faire l’apologie du crime organisé et que des gangsters étaient dans l’affaire pour se faire des thunes, alors il valait mieux partir.

 

Comment tu as connu ces gens ?

Oh c’est simple, via ma famille, des amis, il y a deux de mes oncles dans le disque [Tony Guest – ndlr], j’ai grandi entouré de ces gens. Ça a été facile de les contacter et de le faire participer au projet. Certains sont devenus des amis, comme Freddie Foreman, c’est vraiment un parrain du crime, mais c’est un gars bien…

J’ai trois oncles qui étaient craints entre Bristol et Manchester, et quand j’étais jeune, je ne comprenais pas pourquoi. C’étaient mes oncles, je les aimais. Je me rappelle d’avoir demandé pourquoi ils étaient méchants, on m’a répondu : « parce que s’ils disent qu’ils vont te trancher la gorge ou te shooter, ils le font ! »

 

Tricky