Les baskets de Sear #1983 #2000 #archive

Fila despentes SEAR

 

C’est Virginie Despentes qui le dit, dans le numéro des Inrocks pour lequel elle est rédactrice en chef à l’occasion de la sortie du troisième volume de son roman Vernon Subutex. Sear a relayé cette coupure sur sa page Facebook.

Un tilt plus tard, et je me souviens de l’avoir croisé et interviewé pour un magazine consacré aux baskets, Shoes. C’était en 2000, peu avant la frénésie, les collaborations, la collectionnite et le phénomène sneaker.

Sear, qui n’était pas encore Stéphane Begoc, m’avait exposé une tranche de vie à travers les baskets qu’il avait pu porter, plus quelques analyses et remarques pertinentes.

Aujourd’hui, pas loin du demi-siècle, Stéphane enchaîne les bons mots sur Facebook, écoute beaucoup de soul et de funk et pratique l’autodérision avec brio. Toujours authentique, toujours l’intégrale Fila à quatre épingles et le vélo blanc immaculé.

 

Ci-dessous, on retourne en 2000, dans le quartier des Halles à Paris, le temps d’un café et d’un MiniDisc ; une époque où ma dernière question était régulièrement « Un dernier mot pour conclure ? ».

 

 

Sear, authentique
depuis 1983

 

32 ans
42,5/9,5 – 43/10
Rédacteur en chef des magazines Get Busy et Authentik

 

*La lubie des baskets, ça commence comment selon toi ?

Dès que tu es petit, tu mets des baskets, et comme tes parents choisissent tu n’as jamais celles que tu souhaites. Pour ton père, deux bandes, trois bandes ou huit bandes, il ne voit pas la différence. Donc quand tu as ta première paire de marque, tu te la racontes.

Là, je parle d’une époque où les baskets ça n’était pas ce que c’est aujourd’hui. Tu n’avais que quelques modèles. Adidas dominait, Nike était inexistant.

Ma première paire de marque, c’était des Adidas. Le modèle basique, à l’époque ça s’appelait des Rom. Elles étaient noires avec les bandes jaunes. J’ai aussi eu une paire blanche avec les bandes bleu marine.

Nous, on était un peu dans un trip caillera [racaille en verlan ; filou de quartier – ndlr], on était en Adidas, donc trois modèles : les Stan Smith, les Tobacco et les Achill. Et le survet’ qui allait avec, en satin bleu ciel avec les manches bleu marine.

Après, il y a eu les Zebra et les survet’ Challenger en peau de pêche. Tout ça, c’était le trip reurti [verlan de tireur. « L’ancêtre de la caillera en plus classe, un peu dandy » – sic.]. J’avais aussi plusieurs paires de mocassins Bally. Là, plus reurti, il n’y avait pas !

Et la première paire de basket « hip-hop », ça a été les Puma en daim, les Clyde.

 

Où est Sear ? Où est Joey Starr ?

*Pourquoi Adidas dominait le marché selon toi ?

Je ne sais pas, en tout cas personne ne portait du Nike dans les quartiers. Les premières, je les ai vues débarquer beaucoup plus tard.

 

*C’est l’image véhiculée par le rap et le hip-hop qui a changé la donne ?

Non, même pas. fin 1970, il n’y avait pas encore le rap. Adidas était numéro un en France, je ne sais pas si Nike était vraiment importé.

Au début du hip-hop j’étais habillé comme une caillera, je n’avais pas la panoplie du b-boy, pas encore. J’allais au terrain [vague de Stalingrad, haut lieu du graffiti français – ndlr] en survèt’ Tacchini, Tobacco et un blouson à carreaux. J’avais aussi une paire d’Adidas en daim, avec des fat-laces.

Les Puma Clyde, j’en ai eues en 86 ou 87, à l’époque où le mouvement hip-hop repartait avec le tag. C’était aussi la période des Superstar.

Adidas avait la cote avec les Rivalery, c’est à dire les premières Patrick Ewing. J’avais les blanche, bleu et orange, les blanche/bleu marine et le blouson qui allait avec. Il y avait des Lézard, très recherchées. J’ai aussi eu celles de la marque Ewing.

C’était aussi la grande époque des panoplies Fila. Donc beaucoup de Fila, celles de fitness, que j’ai eu en cuir et en daim. Il y a un modèle qui ressemblait aux Air Force de Nike, on en trouvait au magasin Loïc vers la place Clichy. C’est là que l’on se fournissait.

À cette époque je suis allé pour la première fois aux États-Unis. J’ai ramené des Avia ; Public Enemy en avait sur certaines photos. Et ma première paire de Superstar.

J’ai eu des Le Coq Sportif, puis des Nike. Forcément des Jordan, celles du film Do The Right Thing, les 89, c’est ça ? Avec les crochets. J’ai eu trois paires : les noires, les blanche et rouge et les blanche et grise, et là je viens de racheter les rééditions.

 

Sous quel Kangol se trouve Sear ?

« Chez Adidas, il n’y a plus rien qui m’intéresse. »

 

*Tu en penses quoi de ces rééditions ?

J’étais plutôt content. J’ai aussi acheté des Flight 87. Le truc balourd ce sont les Jordan blanche et bleu marine qui n’ont pas existées dans ces couleurs à l’époque. Mais je trouve ça bien quand même car Nike est trop dans le gadget en ce moment, ça devient du délire.

Celles que je vais sûrement acheter ce sont les Requins, même si j’ai du mal à m’y faire. C’est des chaussures de clowns, mais les bleu ciel et bleu marine, elles tuent !

Je n’ai pas acheté une paire d’Adidas depuis perpèt’, à part des Superstar pour faire du vélo. Chez Adidas, il n’y a plus rien qui m’intéresse.

 

*Qu’est ce que tu aimes en général ?

Les modèles simples. Les premières Air Max, blanche ou noire. Je dois en avoir trois paires. Et j’ai une dizaine de survèt’ Nike de la gamme Tennis. Les Tiger Wood, c’est sobre aussi.

 

*Les marques ont toujours fait partie intégrante du hip-hop, comment tu l’expliques ?

Partie intégrante, c’est sûr, maintenant comment l’expliquer… Je pense que c’est une ré-appropriation de la mode. À un moment, on détournait les trucs Vuitton et Gucci, on en faisait des casquettes, des bananes et même des blousons.

Ramener cette esthétique et la mélanger avec un truc qui est a-priori la tenue du beauf : c’est à dire le survèt’ et les baskets. En faire un truc classe, et ne pas avoir peur de mettre 1000 balles [150 euros] dans une paire de pompe.

Tous les survèt’ que j’ai, c’est 800 balles [120 euros] minimum. Les Requins, elles sont quasiment à 1000 balles. Tout le monde les a au pied. Un jour, ils feront des baskets à 2000 francs [300 euros], et tout le monde en aura.

Je crois qu’il y a cette volonté de briller. Si tu habites un quartier pourri, il faut que tu sois flashant – le côté matérialiste de la chose. C’est aussi prendre le système à contre-pied.

 

« Je n’ai pas envie d’avoir des iMac aux pieds. »

 

*Qu’est-ce que tu penses des marques qui investissent dans le rap, qui recherchent l’image ?

C’est le système qui veut ça. Le rap aujourd’hui c’est lucratif, et les marques qui ne voulaient pas y associer leur image savent maintenant que les jeunes dépensent beaucoup d’argent dans les fringues. Nike, c’est un tiers du chiffre d’affaire de Foot Locker.

Même si ça n’est pas les jeunes des cités qui achètent, ils influencent le reste. C’est tout bénef’ : les marques ne veulent pas associer leur image aux voyous, et pourtant ce sont eux qui achètent.

 

*Tu es rédacteur en chef du magazine Authentik, comment ça se passe avec les annonceurs ? [Magazine papier promotionnel autour de l’univers du groupe NTM – ndlr.]

Pour Authentik, beaucoup de marques n’ont pas voulu être associées à NTM. Pour le premier numéro il était question que Nike soit l’annonceur unique. Chez eux, certains n’étaient pas d’accord, donc ça ne s’est pas fait.

Clark nous a fait savoir qu’ils ne voulaient que la marque soit associée à un groupe qui ne respecte pas la mère. Ils ont envoyé une lettre, c’était hallucinant.

McDonald’s a dit qu’ils n’avaient rien à voir avec la banlieue (sourires) ; sauf quand il y a moyen d’ouvrir des restos en zone franche, mais bon…

 

*Pour finir, tu as un truc à ajouter ?

Je pense qu’un retour à la sobriété serait pas mal. Qu’ils continuent à sortir leurs modèles ultra-gadget-fluo pour les gens qui aiment, mais que d’autres restent sobres.

Les bouts de plastique à droite à gauche, le translucide, les couleurs voyantes ça n’est pas trop mon truc. Je n’ai pas envie d’avoir des iMac aux pieds.

 

*Bon, ça devrait suffire, on va faire quelques portraits, des photos de tes chaussures et c’est bon…

Celles-ci ? Fallait me le dire, si j’avais su j’aurais mis autre chose. Je vais aller en acheter une paire !