Para One, la conversation #archive

Para One / JB de Laubier

Français touché

 

En 2006, Para One est un producteur de musique en vue. On le connaît surtout pour son electro bien ficelée, quelques remixes et son calme flegme. Pourtant on en sait peu sur lui et ses premières productions pour les rappeurs français, les mixtapes Quality Street, le cinéma, et plus récemment l’album Épiphanie qui sort ces jours-ci.

 

*À quel moment la musique a pris le pas sur ta vie ?

Je fais de la musique depuis gamin, mais je ne pensais pas que ça allait se développer autant. Et un beau jour, j’ai commencé à en en vivre, grâce à mes éditions. J’étais signé chez Nouvelle Donne, mais ça n’a pas donné grand-chose, c’était une étape.

J’étais jeune, et ça ne représentait pas de projets enthousiasmants, ni beaucoup d’argent, mais c’était agréable d’essayer le côté professionnel. C’était la première fois que quelqu’un était prêt à me faire signer un contrat et mettre un peu d’argent sur moi, c’est bizarre. C’était important de le faire jeune, pour être sûr que ça valait la peine de continuer. C’est cool quand tes potes te disent que ce que tu fais est bien, mais au bout d’un moment, si personne n’est prêt à acheter tes maxis et suivre ta musique, ça n’a plus vraiment d’intérêt… tout au moins professionnellement.

 

*C’était étonnant de voir ton nom associé à celui d’AntilopSa…

Antilop, il avait un petit truc, parfois une bonne écriture et une voix étonnante…

 

*Tu viens de sortir un album electro, Épiphanie, tu peux nous en dire plus sur ce titre, le concept de ce disque…

Épiphanie, c’est le point final d’une période. Un point final très jouissif pour moi, parce que c’est 3/4 ans de production en solo, qui ont donné parfois des maxis, parfois des collaborations avec TTC, sous l’impulsion de Tekilatex, beaucoup. Il m’a aidé à développer des morceaux tout seul, que ce soit des morceaux club, qui ne marchent pas avec des rappers, ou des instrumentaux.

Au fil de ses années, j’ai accumulé pas mal de matière, et au bout d’un moment je me suis rendu compte que j’avais un album. Pourtant, ça me paraissait brouillon, les morceaux arrivaient de façon aléatoire… Je l’ai appelé Épiphanie, car l’épiphanie est une révélation, le moment où rien ne change, mais toi, tu évolues par rapport aux choses. Un jour, j’ai décidé que l’album était là, il fallait juste le mixer et le masteriser…

 

*J’ai été surpris du virage que tu as opéré, ça colle à l’air du temps, en même temps, ça reste du Para One…

J’ai juste voulu faire la musique qui me ressemblait le plus possible, et qui n’avait pas grand-chose à voir avec des rappers, même s’il y a un titre avec TTC. Je ne voulais pas faire un album d’instru sur lesquels on aurait pu imaginer des rappers, ni un disque de featurings, car il y a souvent une cohérence un peu faible sur ce genre d’album. J’ai voulu exprimer cette période, la découverte de beaucoup de musique électronique, je voulais que ça se ressente étant donné que je venais du rap.

Je voulais que ce soit le reflet de tout ça, je trouve souvent décevant les albums de producteurs de rap, les instru sans rappers. J’aime le rap, avec des rappeurs et des scratchs, et il y a déjà TTC, dans lequel je m’exprime, et j’y suis très heureux. Je voulais développer une autre facette, disons la vraie facette… Encore une fois, c’est lié à une période, je commence à bosser sur mon second album, et ça n’aura rien à voir. J’aime le changement, je change beaucoup, je pense que les gens changent en général, et c’est bien d’être sincère avec le moment.

 

*Ils évoluent ou ils changent ?

Je ne sais pas vraiment la différence entre les deux, en fait. Moi, je change, vraiment.

 

*Je trouve que ta musique reste cohérente, et je trouve que tu as évité de faire la même chose qu’auparavant…

Je me suis jamais soucié de la cohérence, mais plutôt de la sincérité ; à mon avis en étant sincère tout le temps, et en changeant, ta musique change, mais reste cohérente avec toi, et tu restes cohérent avec toi-même, même si tu changes beaucoup…

 

*Il est pulsionnel ce changement ?

Oui, très ! Parfois, j’aime faire un morceau pour contredire tout ce que j’ai fait jusque-là. Ça m’aide à évoluer, j’aime bien les gens qui changent d’avis, je trouve ça agréable de changer d’avis, en général. Je trouve ça bien de faire des choses nouvelles, car je m’ennuie assez vite. Ça me ferait chier de creuser le même sillon toute ma vie, il y a des artistes qui font ça, DJ Premier, il a fait ça toute sa vie : une machine et demi, trois samples !

 

*Ça te fait peur ?

Je trouve ça hyper bien que des gens le fassent, si ça leur correspond. Guru le disait dans l’intro de Moment of Truth : on a une formule et on l’update à chaque album. Moi, je ne fonctionne pas du tout comme ça. il y en a qui font ça et j’adore leur musique, ce n’est pas un jugement que de le souligner. J’update pas, je change tout le système. Je trouve ça vivifiant, et ça me fait peur de m’enterrer dans un seul truc. Je pense aussi que tout ça est un apprentissage, c’est très lent et très long. Je pense que tu trouves ta forme artistique tard, à moins d’être un génie, et que tu la trouve à 15 ans…

 

*Tu es une sorte de génie ?

Non, je crois que je travaille beaucoup…

 

*Les génies ça travaillent aussi, non ?

Ça me fait le seul point commun tangible avec un génie. Un génie trouve sa forme tout de suite, et est en avance sur son époque, ce n’est pas vraiment mon cas. Je ne suis pas du tout en avance sur mon époque, je n’ai pas trouvé ma forme définitive, je suis plutôt un laborieux, je vais mettre du temps…

 

*Tu as un passif musical qui commence à être important, tu as finalisé un cursus cinématographique réputé difficile, tu souhaites mêler tout ça ?

Oui, mais peut-être que j’ai le fantasme en moi, un jour, de trouver vraiment un truc cohérent. Je fais aussi des films, et il y a entre le cinéma et la musique une cohérence que je n’ai pas. Entre TTC et ce solo, rien n’est cohérent. J’ai le fantasme d’une forme un peu absolue, ou je puisse vivre avec du son, des images et des paroles, limpide, que des gens puissent m’y reconnaître, un truc que Gainsbourg à trouver très tard. Je me vois à 50 ans dans cet état-là, savoir vraiment ce que j’ai envie de dire.

Pour l’instant, c’est de la rigolade, je fais des trucs, parce qu’il faut agir, il faut être dans l’action, c’est sain, ça empêche de déprimer, et de se poser trop de questions. Un jour je prendrai le temps de me poser, et là je saurais vraiment ce que je veux dire. En même temps, je n’ai aucun recul et je te dis ça, mais ça n’est peut-être pas vrai.

 

*Être tout le temps dans l’action, ce n’est pas une possibilité de se perdre ? Saisir les opportunités, les nouveaux courants trop rapidement…

Il y a toujours le spectre de ça, j’ai parfois l’impression que ça pourrait m’arriver. Il y a toujours un nouveau son qui arrive. Cette année, il y a eu Baltimore, l’année dernière on a eu du Booty et de la ghetto-tech. Quand ça s’est révélé, je n’ai pas eu envie de faire des tracks inspirées de ces genres, mais aujourd’hui, il y a parfois des influences qui peuvent se retrouver dans mes sons, mais sur le coup non. Je prends toujours le temps de digérer, et ça ressort d’une façon ou d’une autre, après maturation, et ça m’aide à ne pas me perdre.

 

*Tu réécoutes ta musique ?

En général, j’écoute énormément quand ça sort, pour bien comprendre ce que les gens peuvent ressentir et aussi pour parler de la même chose, notamment en interview. Savoir que quoi tu parles, car tu peux zapper assez vite, surtout avec les films, tant tu penses au prochain. J’ai voulu assimiler l’objet donc je l’ai écouté un milliard de fois, pour devenir spectateur de ma propre musique.

Mais maintenant je n’écoute plus vraiment, peut-être deux morceaux d’Épiphanie, de temps en temps, parce que je sais que ce sont les morceaux sur lesquels je vais m’appuyer pour mon deuxième album. Ce sont les morceaux les plus personnels, la veine la plus récente de mon album que j’ai envie de développer pour mon second disque. Dans une optique de progression, c’est très bien, mais aussi, il ne faut pas se le cacher, dans une optique de plaisir. Quand tu as fini un disque, tu es quand même fier, tu te dis que c’est pas mal, tu as envie de l’écouter et de te dire que c’est pas mal, tu n’as pas envie de voir les défauts tout de suite.

*Il te ressemble ce disque ?

Les gens qui me connaissent vraiment bien, me disent que ça me ressemble, plus que jamais. Même si pour Batards Sensibles de TTC, j’avais fait des choses qui me ressemblent. Les morceaux comme Batards sensibles, ou J’ai pas sommeil, c’est vraiment moi, hyper stressé, mais en même temps harmoniquement très mélancolique. Ça, c’est vraiment moi…

 

*Quels sont les morceaux que tu retiens dans Epiphanie ?

Le morceau sur lequel je vais rebondir, je pense que c’est F.U.D.G.E, après je n’ai pas envie d’en citer d’autre. J’aime bien Clubhoppn ou Turtle Trouble, je le joue aussi sur scène, donc je n’ai plus vraiment d’avis, ils n’existent que pour cet album. Sage Femme que j’aime beaucoup, je le jouais avec Tacteel il y a trois ans, F.U.D.G.E est l’un des derniers arrivés.

 

*Ce morceau est plus proche dans le temps, donc plus proche de toi ?

Oui, et c’est sorti à une période où j’étais vraiment proche de moi ! (Sourire.) Une période intense émotionnellement et artistiquement, donc c’est vraiment sorti du cœur. Dans l’absolu, je suis très fier des morceaux Musclor, Fudge, Nobody Cares, ces morceaux sont nés comme ça, à un moment où tu te dis que cette musique est bizarre, mais que c’est aussi la tienne.

Ce truc est chelou, car ça ne ressemble pas à ce que font les autres, un peu comme quand tu changes de classe quand tu es petit et que tous les garçons et les filles ont des têtes bizarres !

 

*Tu reprends des sons pour en faire de nouveaux ?

Disons que pour la période d’Epiphanie, si j’étais content d’une caisse claire, ou d’un pied, j’allais le re-sampler sur le vinyle qui était sorti, et j’allais retravailler le sample pour donner encore autre chose. Je re-samplais ma propre matière pour qu’elle m’appartienne complètement. Pour ne pas me retrouver avec des samples des autres. Quand tu commences à produire, tu prends des caisses claires de Premier et Pete Rock, des trompettes chez Lord Finesse, et tu mélanges tout ça, et ça ne t’appartient pas encore vraiment.

Au fil des années, ça m’a appartenu de plus en plus, donc sur Épiphanie, j’ai vraiment mes propres sons, j’ai très peu samplé de trucs extérieurs, mais je l’ai fait. Sur Midnight swing, j’ai charcuté le son pour que ça devienne vraiment ma matière, c’est du re-sampling de soi-même. Prendre un petit temps, l’allonger et dans ce nouveau son piocher pour reprendre un bout et l’exploiter, jusqu’à ce que le son te paraisse juste, ça peut prendre très longtemps ! Aujourd’hui je change complètement de méthode, donc tout ça n’est plus valable.

 

*Tu es critique vis à vis des gens qui samplent et qui appliquent un beat ?

C’est juste autre chose, c’est difficile. Je suis plus content quand Daft Punk compose Burning, plutôt qu’ils samplent pour faire Robot Rock, je trouve ça mieux en soit, et je trouve que ce qu’ils ont à dire passe mieux avec une composition. Je prends l’exemple de Daft Punk, parce que tout le monde en parle en ce moment.

Le grand public découvre le sample, et est étonné. Comme avec Puff Daddy, et pour ça il a fallu qu’il sample The Police pour que les gens commencent à comprendre ce qu’est le sample. Dans le rap, j’ai toujours préféré le travail de Prince Paul sur le premier album de De La Soul, où il y avait beaucoup de samples, mais c’était construit. Ce n’était pas les samples qui étaient importants, c’était comment certains éléments du disque ressortaient, comment tu pouvais retenir certains gimmicks très facilement, c’est ce que j’ai aimé dans le rap. Aujourd’hui, mettre un beat et un sample, ça me casse un peu le moral en tant que musicien.

Je pense qu’il faut savoir se mettre en retrait et dire que le sample est mortel, qu’on l’a laissé tel quel, ça marche très bien. Ça fonctionne avec des rappers, un MF Doom qui rappe sur des boucles cramées c’est souvent bien, mais l’intérêt est surtout ce qu’il dit par rapport au morceau d’origine. Ghostface est à fond là-dedans en ce moment, pour un album instrumental, ça ne le fait pas bien comme technique.

 

*Et en France, on n’a pas la culture de la reprise…

Il y a eu des polémiques avec DJ Mehdi à une époque, qui avait été remis en cause parce qu’il avait utilisé des samples très connus. Pourtant, sur les premiers Ideal J, ce n’était pas seulement de la boucle, c’était super bien. Ça avait un intérêt.

Pour pouvoir faire de la musique personnelle, je trouve que du point de vue du musicien, c’est plus agréable de composer. Depuis quelques temps, je suis repassé au tout analogique, je trouve très agréable spécifiquement de composer avec des machines. C’est plus personnel et tu peux vraiment dire ce que tu veux. Après avoir été fasciné par Pete Rock, après un long chemin, je suis fasciné aujourd’hui par un groupe comme Drexciya, c’est de l’electro de Detroit, tout analogique, c’est vraiment magnifique.  C’est un groupe concept, qui parle d’un monde qui n’existe pas, et ce serait impossible à faire cette musique en samplant. Comme c’est devenu une influence très forte pour moi, j’ai envie de faire comme eux, et d’utiliser des synthés.

Aujourd’hui, je suis moins fasciné par des mecs qui samplent, ou alors des mecs comme Madlib pour ce qu’il fait pour Quasimoto, mais ce ne sont pas juste des boucles.

 

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*Pour en revenir au cinéma, une rumeur dit que tu as déposé tes films sur le palier de Chris Marker…

Oui, c’est vrai, puis on a eu une relation épistolaire, épisodique et épistolaire, et même assez rare…

*C’est son film Sans Soleil qui t’a fasciné ?

Oui ! C’est ce film qui m’a donné envie de faire du cinéma. J’ai donc eu une première période où j’étais dans les trucs un peu bizarres, arty, et aujourd’hui, je ne regarde que des séries américaines, des films à gros budgets. J’aime changer d’avis, je suis passé de Tarkovski à Spielberg, sans problème, d’ailleurs les gens qui écrivent les séries comme Sopranos, ou 6 Feet Under, qui sont très commerciales, sont des gens qui ont des références, qui sont intellectuels, cultivés.

Je ne crois pas qu’il y ait deux mondes : un pour les gros beaufs qui font des films pour les beaufs, et des gens intelligents qui font des films pour les gens intelligents. À la limite, les gens intelligents sont ceux qui font des films grands publics, parce qu’il faut être fort, et ils ne vont pas filer les budgets à des bouffons.

 

*Il y a des degrés de lectures très différents dans ces séries…

Oui, ça aide à vivre, ça débloque des trucs dans la société, j’y crois vraiment… Ça marche en tant que divertissement, mais aussi en filigrane. Aujourd’hui, il y a un nom qui résume tout ce que j’ai envie de faire, c’est Cimino, Michael Cimino, parce que c’est bien, et parce que j’ai envie de faire un cinéma très classique.

 

*Des épopées…

Pas forcément des épopées, mais des films longs, réalisés de manière classique, avec un jeu d’acteur moderne dedans, et un petit switch européen, prise-de-tête-Chris-Marker ! Il y a un truc à faire qui ne soit pas un film fantastique, un truc dans le genre qu’a voulu faire Kubrick avec 2001, et qui soit plus clair ! Je ne suis pas toujours fan de ce que fait Kubrick…

En fait, je suis en train d’écrire un film et c’est pour ça que j’en parle. J’en ai pour deux/trois ans, avant de le faire. Je suis sorti de la Femis il y a un an, et je dois d’abord me débarrasser de l’état d’esprit de la Femis, qui est plus ou moins dépressif, qu’on le veuille ou non. Comme j’y ai passé quatre ans, tous les jours, ça fini par t’influencer, pas sur ce que tu fais, mais sur ton état d’esprit.

J’ai adoré cette école, mais ce qui me choque, c’est le fait que tu découvres que les gens qui veulent faire du cinéma sont de gros angoissés. Moi-même j’en suis un, donc ça va, mais il y a un petit côté déprime, que je ne retrouve pas dans la musique. Dans la musique, il y a beaucoup de chtarbés, des alcoolos, des gamins éternels, un peu incultes, qui sont marrants. Les musiciens voyagent beaucoup, ils ont forcément des vies bizarres, mais ce sont des artistes plutôt ‘fun’ en générale, alors que dans le cinéma, ce sont des artistes plutôt deep, quand même…

Ce n’est pas que français, c’est un peu la même aux États-Unis. Le cinéma, c’est un truc de gens qui se prennent la tête, tu ne ferais pas de films si tu étais bien dans tes baskets, ou en tout cas tu n’en aurais pas la force, car il faut une sacré force pour faire un long métrage. Il faut vraiment avoir envie de le faire, il faut vraiment avoir quelque choses à dire, sinon, on ne te donnerait pas de l’argent pour le faire.

 

*Tu savais que la Femis était un institut aussi formaté ? Est-ce qu’il l’est vraiment d’ailleurs ?

Il y avait des rumeurs… Ce n’est pas formaté, force est de constater que tu reconnais les films des gens qui sont passés par la Femis, je ne sais pas pourquoi c’est comme ça, car quand tu y es, tu n’as pas l’impression d’être formaté. Tu as n’as pas l’impression que tes potes font des films formatés. Je crois que les personnes que j’ai vu faire les films les plus Femis, ce sont les gens qui avaient le plus peur d’être formaté par la Femis, qui se disaient : « Moi je vais faire un film énervé… »

Et au final, leur film n’était pas intéressant, prise de tête et casse-couille. Alors que les gens qui acceptent ce que l’école demande, c’est à dire bien diriger les acteurs entre autre, deviennent libres. Je suis content d’avoir beaucoup appris sur comment diriger des acteurs, je me sens très en sécurité avec ça. Je sais que je peux arriver à faire jouer des acteurs, professionnels ou non, comme je sais que je peux faire sonner une caisse claire et un breakbeat, c’est un apprentissage, et à un moment tu sais le faire.

 

*C’est un automatisme comme conduire une voiture ?

Oui, c’est une comparaison possible, mais ce n’est pas acquis. Tu sais que tu vas te mettre en danger, mais il y a une part de savoir-faire. Aujourd’hui, je me sentirais tout à fait capable de réaliser un épisode des Sopranos ou de 6 Feet Under, sachant que je sais comment diriger des acteurs. Beaucoup de gens pensent qu’apprendre le cinéma, c’est élaborer des sujets, les sujets, au contraire, je pense que c’est en s’éloignant d’une école de cinéma qu’on va les trouver, c’est ce que je suis en train de faire actuellement.

 

*TTC aurait un potentiel cinématographique ?

J’y ai pensé une fois, mais c’est difficile de les faire tourner dans autre chose que leurs propres rôles.

 

*Oui, en même temps, TTC, ça reste un phénomène à échelle humaine…

Oui, c’est vrai, juste de filmer ce qui nous arrive en tournée, ce serait un truc de fou ! mais bon, ce n’est pas vraiment du cinéma. J’ai un pote qui a un appareil photo numérique, et il fait des vidéos, il filme les fins de soirée, les gens qui sont bourrés et qui disent n’importe quoi, et c’est vraiment bien. Il met tout ça sur Youtube, et c’est mortel, quand on regarde. Mais c’est autre chose, ça correspond à Youtube, je peux passer des heures à regarder des trucs comme ça.

Du coup, ça m’aide à voir le cinéma comme étant autre chose, quelque chose de très procédurier, il y a un certain ordre. Je me suis rendu compte de ça, car quand je vais au cinéma, je vais voir des films de facture assez classique. J’aime l’idée de faire des films pour les salles. Un film de Cimino, je vais le voir en salle. Les Portes du Paradis à la télé, c’est pas possible…

 

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*Qu’est-ce qui t’intéresse au cinéma aujourd’hui ?

Au cinéma, très peu de chose. Je vais voir volontiers les films de Peter Jackson et Spielberg, je trouve que Spielberg est dans une très bonne période, j’ai adoré la première moitié de La Guerre des Mondes, j’aime vraiment beaucoup des choses comme Elephant de Gus Van Sant, surtout la première heure. En général, je n’aime pas les fins. Après la mise en place d’une intrigue, la résolution, c’est toujours une déception, c’est un peu comme la fin de la vie, c’est toujours un peu décevant.

Ma consommation audiovisuelle, c’est avant tout des séries : Lost, Desperate Housewives, 6 Feet Under et Sopranos, je trouve ça vraiment bien aussi, j’ai aussi un DVD de Prison Break qui ne marche pas !

 

*Tu penses pouvoir répondre à une demande au cinéma ?

Oui, une demande de fiction qui est naturelle chez les gens. Si je fais mon premier film, ce sera dans cette optique, car quand tu fais d’un film, tu penses vraiment que ça a un intérêt de le faire, sinon tu ne te levés pas le matin…

 

*Dans la musique, c’est pareil ?

Oui, il y a de ça, sur cet album, c’était un peu important. C’est aussi important que les gens dansent quand je fais un live, mais ça n’est pas éternel ça… À une époque, c’est vrai que l’on a essayé de faire des choses extrêmes avec TTC pour essayer de faire bouger les esprits, pour choquer les gens, pour les faire réagir…

 

*Tu comprends que l’on puisse ne pas aimer TTC ?

Oui, complètement, je comprends. Tekila te dira qu’il ne comprend pas et qu’il est fâché, c’est quelqu’un d’entier. C’est très important les gens comme ça, de mon côté, je pense avoir du recul, et je vois les choses autrement.

En parlant de génie, Tekila en est un pour moi. Dans la mesure où les génies ne sont pas toujours agréables, à tout le monde. Tekila c’est ça, des gens s’identifient à mort et d’autres le rejettent complètement. Je comprends car il est en avance, d’une certaine manière, il est loin dans sa tête, sur un futur, pas sur Le futur, sur UN futur possible. Il est en train d’aimer des choses tellement extrêmes que ce qu’il en train de faire, que pour lui, ce qu’il fait, c’est une version ‘facile’.

Extrême ne veut pas dire ‘musique expérimentale’, c’est dans l’attitude et la radicalité. Quand il découvrait les groupes d’Atlanta qui ne parlaient que de trucs ultra-superficiels, ça commençait à rentrer en force aux USA ; a contrario de toute une école de pensée realness et street credibility, et Tekila était à fond la dedans. Ce sont des groupes qui se sont mis dans l’Entertainment, tous les mecs du ghetto étaient contre ça, et il y a eu les Diplomats, Cam’Ron est arrivé et  parlé de la couleur de sa fourrure, alors que le mec était super gangster avant. Je pense que Tekila est en avance car il capte ces trucs-là très en avance.

Je pense aussi que TTC touche une génération qui est plus jeune que nous, c’est ce que je trouve bien avec ce groupe.

 

*Je pense que des gens écoutent mais n’assument pas…

Oui, peut-être, mais encore une fois je pense que TTC va évoluer et va devenir un groupe de plus en plus accessible, dans le sens compréhensible. Je pense que la force de ce groupe est d’avoir fait bouger les choses.

 

*Qu’est ce qui te plait en musique et artiste français ?

J’aime Sébastien Tellier, et j’aime bien les kids Institubes : Surkin, Das Glow… hormis ça pas grand-chose. Si Feadz, je pense qu’il défonce, mais il ne fait pas assez de morceaux.

 

*Tu apprécies de remixer des artistes ? c’est agréable ?

C’est vraiment un travail, c’est laborieux, c’est dur, mais c’est bien payé. Remixer, ce n’est pas vraiment faire de la musique, car la musique tu vas où tu veux. Un remix, tu gardes toujours un bout de l’original.

 

*Les cahiers des charges sont difficiles à respecter ?

Ça varie, en général pour les très gros remixes on te demande de garder du vocal. Je viens de commencer à remixer Moby, et on m’a dit qu’il fallait que ça ressemble plus à l’original, donc j’ai arrêté. Je suis en train de refuser les remixes, ce n’est pas très agréable. Par contre, ça peut être un grand moment, ça l’a été quand j’ai remixé Daft Punk, j’étais très content, je l’ai fait en quatre heures, ils ont accepté directement.

 

*Idem pour Kraftwerk ?

Je n’ai pas remixé Kraftwerk ! Non, c’est un autre Para One, qui a remixé Depeche Mode aussi. Je ne sais pas qui c’est.
Pour en revenir aux remixes, e n’ai pas envie de proposer plusieurs fois un titre, le modifier pour que ça plaise, il vaut mieux ne pas en arriver là. Et il ne vaut mieux pas sortir un morceau dont tu n’es pas fier.

 

*Tu es tatillon ?

Oui… J’ai vraiment besoin d’être content de tout ce que je fais. Je ne suis pas assez cynique pour me dire : « C’est de la merde, mais les gens vont kiffer. » J’ai horreur de cette attitude-là.

 

• interview parue dans le magazine papier SuGaR en 2002 •