Pour en savoir beaucoup plus sur My Jazzy Child

MY JAZZY CHILD / DAMIEN MINGUSCLAP CLAP

 

Clapping Music ferme les yeux en nous offrant en guise d’au revoir l’album Holy names de My Jazzy Child, un artiste majeur du label. Damien Mingus, multi-instrumentiste entêté et archi-productif, se paye le luxe de sortir un disque intimiste, introverti, épuré, animé quasi-uniquement de sa guitare et de son chant, avec un mellotron en compagnon de route.

MJC fait partie d’une multitude de groupes, mais il a toujours su conserver son jardin personnel. Ce banlieusard folk-rock est capable de s’envoler aussi bien avec un ukulélé, un quatre pistes, un ordinateur pété, des platines vinyles et un micro. Rencontre.

 

 

Ce disque est le clap de fin du label de Julien Rohel, Clapping Music, tu le savais quand tu l’as enregistré ?

Non, je ne savais pas que ça allait être le cas, même si Julien parlait régulièrement d’arrêter. J’ai repris la guitare pour composer après l’album The Drums. Jusque-là j’avais toujours composé sur ordinateur, avec des collages, des improvisations… en fait je composais en même temps que j’enregistrais.

Pour pas mal de raisons – matériel, pour faire des concerts plus facilement, pour « changer » – j’ai décidé de ressortir ma guitare et de re-composer des chansons de façon plus classique. Il en est sorti des motifs, des arpèges. Je pense que le mélancolique des morceaux vient du côté ténu de ce jeu, et certainement d’un certain goût pour ce versant-là de la musique acoustique.

 

 

Peux-tu énumérer les projets auxquels tu as participé, et ce que ça implique en termes de travail, d’investissement personnel ?

J’ai eu en effet pas mal de projets. Je dois bien avouer qu’au-delà musique en soit j’ai toujours aimé « monter » des groupes, et l’aventure que ça génère : composer, enregistrer, partir en tourner, se faire connaitre, sortir des disques. C’est toute la chaîne qui me passionne. J’ai toujours joué en groupe et fait mon projet solo, les deux étant un équilibre, se nourrissant l’un l’autre.

Depuis 1999 je mène My Jazzy Child, et à côté il y a eu Encre – basse et samples – un groupe avec lequel on a beaucoup tourné et appris. Arafight un groupe groove-punk-prog, et c’est là que j’ai joué pour la première fois avec Axel/Orval Carlos Sibelius. Ensuite il y a eu Centenaire, peut-être la meilleure expérience musicale tout confondu !

À coté de ces groupes, j’ai participé à plusieurs « projets », souvent entre le DIY [Do It Yourself – ndlr], l’expérimental et le truc ludique comme Concertmate, groupe d’improvisation avec des synthés jouets, influencé par les Residents, La Section Amour, Evenement All Stars, ou des groupes éphémères comme Monkeys in Reverse, Quasigital Love, etc.

Tout ces projets tournaient autour de la même bande, seuls les formats et les styles changeaient.

 

« Je crois que c’est le seul artiste pour lequel je m’autorise à employer le terme de « Génie ». »

 

Tu as travaillé avec un quatre pistes pour ce disque, tu l’as fait avec Stéphane Laporte – Domotic – et d’autres membres de Clapping ?

J’ai voulu faire un disque « à l’ancienne », aussi bien dans la façon de composer que dans la façon de l’enregistrer. J’avais en tête des formats pop-folks qui se sont avérés tourner autour d’un format assez court. Ce n’était pas vraiment une volonté, mais disons qu’au contraire de Centenaire et des formats longs et labyrinthiques, je voulais quelque chose de très simple et direct.

On a choisi d’enregistrer sur quatre pistes pour respecter cette simplicité, profiter de la chaleur un peu désuète de la bande K7, tout en utilisant de très bons micros. C’est Stéphane qui a enregistré et produit le disque avec sa patte à lui : un son à la fois un peu 60’s, et en même temps très moderne.

La dernière étape a été la plus importante : on a eu la chance d’utiliser un mellotron, un vrai, d’époque, et on a décidé de l’utiliser comme unique autre instrument du disque : c’est avec cette incroyable machine qu’on a fait tous les arrangements, avec les bandes d’origines – les cordes, les flûtes, les vibraphone, etc. – Il donne cette touche un peu intemporelle que je trouve particulièrement réussie sur cet album.

 

Julien Rohel a expliqué qu’il avait créé Clapping Music « pour sortir les disques de ses potes Bertrand et Damien », ensuite c’est devenu un label avec une direction artistique très pointue. Tu peux nous dire deux mots sur la fin de ce projet ?

Pour être tout a fait exact, c’était surtout pour sortir le premier disque de notre pote Bertrand/King Q4 qu’on a lancé le label en 2000. Et en effet l’aventure est allée beaucoup plus loin que prévu. On a rencontré plein de gens supers. La plupart de mes amis, je les ai rencontrés au cours de cette aventure.

Julien en parlerait évidemment mieux que moi. Je pense qu’il en avait un peu marre, il ne vivait pas du label, il n’a jamais cherché à le faire, et ces derniers temps il y avait plus de contraintes que de plaisir : faire des dossiers de subventions, régler des problèmes financiers, des timings, des exigences – aussi légitimes soient-elles – d’artistes. Il l’a dit lui-même, c’est un choix et non une obligation. Je pense qu’il avait surtout envie de passer à autre chose.

 

Tu sembles avoir une obsession pour John Coltrane, tout comme O.Lamm qui avait sorti le disque My Favorite Things sur Clapping. C’est ton musicien de jazz préféré ?

J’ai une vraie fascination pour Coltrane. Je crois que c’est le seul artiste pour lequel je m’autorise à employer le terme de « Génie ». Il y a tout ce que j’aime en musique chez lui : un talent mélodique, une fureur poétique, une discographie de plus en plus extrémiste dans sa forme ; il a toujours su s’entourer de groupes et de musiciens incroyables. Et il y a ce « truc » que je comprends pas, et je suis fasciné par ce que je ne comprends pas.

J’ai toujours écouté pas mal de jazz, Coltrane donc, Mingus bien sûr, mais aussi Archie Shepp, Eric Dolphy, Cecil Taylor, Don Cherry, Ornette Coleman pour citer les plus importants. Je suis très Impulse des 60’s, en fait !

 

L’apport du mellotron est fin et bien arrangé. Peux-tu parler de la façon dont tu as intégré cet instrument, les voix et les sons fantomatiques qu’on entend en contre-plan ? Je pense aux titres MARS ou Listen To The Night.

J’ai composé tout l’album en voix/guitare. Les arrangements sont arrivés après avoir enregistré ces deux éléments. C’est principalement Stéphane qui a improvisé plusieurs idées sur chaque morceaux, après en avoir discutées ensemble. On s’est retrouvés avec plein de choix et de pistes pour chaque morceau, et on a choisi à partir de là.

Le mellotron est un instrument incroyable qui offre plein de possibilités tout en nous permettant de rester « cadrés », un peu comme le quatre pistes d’ailleurs ! Ça a beaucoup contribué à la cohérence de l’ensemble je pense.

 

L’album sort en vinyle, avec une belle pochette d’ailleurs, qui l’a réalisée ?

C’est mon ami Johann/Pixelcrap qui l’a faite. J’ai déjà travaillé avec lui pour Centenaire. Il a fait beaucoup de pochettes pour Clapping – Egyptology, Orval Carlos Sibelius – c’était la première fois qu’on travaillait pour MJC.

Il a écouté le disque et il est revenu vers moi avec cette idée de recréer un paysage « impossible » à partir de vieilles cartes postales de collection. J’ai adoré, ça collait vraiment avec le disque que je voulais faire et plus particulièrement les paroles, qui parlent souvent de société « païenne » imaginaire, comme dans le morceau Holy Names.

 

 

Entre Tom Zé , Elliott Smith et Mahmoud Ahmed, de qui tu te sens le plus proche ?

Ouh là là… Si on se concentre sur ces trois noms, je dirais Tom , même si ça s’entend moins sur ce dernier disque. Il a toujours eu ce côté « bricolo », au sens noble du terme, qui me plaît en musique et que j’essaie de faire à ma façon : des grooves fait à partir de collages, des emboîtements de sons inédits, l’utilisation de la voix comme matériel sonore à modeler. C’est vrai que son approche m’a pas mal influencé, ou disons que j’ai l’impression d’avoir le même plaisir que lui à « construire » des chansons plutôt que de les écrire.

 

Tu avais créé un label CDR [un label virtuel pour des chansons sur CD gravés – ndlr], et je me souviens que Tekilatex avait débarqué à une soirée en brandissant un CDR avec son nom dessus en disant : « Bah voila, moi aussi je fais partie de CDR ! », tu lui avais répondu tout de go et sérieusement  « Oui, voilà, c’est ça l’esprit. » Tu te souviens de cette période ?

Oui je me souviens, très bien, c’était une époque super excitante : on débarquait assez naïvement de notre banlieue avec un label expérimental CDR, on est allé voir tout le monde et ça a marché direct. J’ai rencontré énormément de personnes à ce moment-là, surtout vers 2000/2001 avec la double compilation de Noël de ce label, Evenement.

Il y avait du drone, de l’indie, du collage, du rock, de l’electro, etc. On organisait des soirées, c’était la grande époque du Batofar, c’est là que cette scène s’est passée je crois, c’était le début de TTC par exemple. On était tous en feu et Paris était un joli terrain de jeu. C’était vraiment ce milieu arty-punk-crevard, on jouait dans des rades, des galeries ou des caves.

 

Lors d’un concert pour Radio Libertaire et l’émission Épsilonia, tu avais joué avec des platines pour une performance différente de ce que tu fais habituellement, tu pourrais refaire quelque chose dans le même genre ?

Je ne sais vraiment pas si je vais refaire de la musique bientôt, je suis un peu en panne d’inspiration en ce moment, et occupé par d’autres projets. Mais si je dois revenir à la musique, je pense justement à des choses plus expérimentales, électroniques, trouver un nouveau moyen de composer.

Je ne pense pas que je referai un disque comme Holy Names dans l’immédiat. J’avais vraiment besoin de le faire, j’en ai toujours eu envie, mais ce n’est pas un tournant ou un nouveau départ.

 

Pour passer à autre chose, tu chantes, mais aimes-tu ta voix ?

Ah ah ! bonne question. Je chante depuis mon premier album sur Clapping, Sada Soul. Je l’ai fait un peu par hasard. J’ai d’abord utilisé ma voix comme un matériau, pour faire des sons, des bruits, des drones, pour compléter mes compositions plus expérimentales. Et puis j’ai commencé à chanter dessus.

Le fait de pouvoir enregistrer plein de couches de voix, de travailler le son, m’a appris à apprivoiser cette voix et lui donner la couleur que je voulais. Dans mes précédents disques, il y avait parfois entre cinq et huit enregistrements pour une seule ligne de chant.

Sur ce disque c’est plus rare, et des morceaux n’ont qu’une seule piste de voix. C’est la normalité en pop, mais c’était la révolution pour moi !

C’est lié au fait que j’ai composé cet album de façon très différente, seul avec ma guitare. Alors qu’avant je composais en même temps que j’enregistrais, les deux processus, composition et enregistrement, se mélangeaient.

 

 

Pour finir, quels artistes tu écoutes en ce moment ? Et plus régulièrement ?

Au quotidien j’écoute beaucoup de rap ; et depuis longtemps : Lil Yachty, Young Thug, Migos, toute cette nouvelle scène, et des trucs comme Jeremih que j’aime beaucoup,  mais aussi pas mal de rap français comme Kekra, Freeze Corleone, PNL, Damso… 😉

J’écoute aussi beaucoup Bach et du baroque en général : Charpentier, Vivaldi, Scarlatti, Couperin… Et j’ai des phases qui reviennent régulièrement : metal, indie rock, folk. En fait, j’écoute de tout…

 

 

Propos recueillis par Fred Hanak
Le Bandcamp de Clapping Music