Mark & Benjamin

 

A gauche, Benjamin Deberdt, à l’origine des magazines de skateboard SuGar, Kingpin et Pause, spécialiste du rouli-roulant, photographe ; à droite, Mark Gonzales, inventeur du skate de rue, hurluberlu notoire, artiste dyslexique, espèce en voie de disparition.

Par Skype interposé, et à l’aide de technologies non-virtuelles, et sous l’impulsion d’un Australien prénommé Joseph, un livre est né. Le Cercle retrace une collaboration inédite entre passionnés d’images et de planche à roulettes, voici le point de vue de Benjamin.

 

* Quel est ton premier souvenir de Mark Gonzales ?

Je me rappelle d’une petite interview de lui dans Bicross & Skate magazine ! Il était venu à Paris pour le désormais légendaire Mega Free, une sorte de show à Bercy où il a dû faire de la vert [de la rampe avec de la verticale – ndlr] avec Danny Way, Tony Hawk et quelques autres… Je n’y étais pas, mais je l’avais vu sur M6 ! Je savais déjà que Mark était censé être « le futur », et surtout « le street ». Mon cousin Seb [Sébastien Caldas, co-fondateur avec Benjamin du magazine SuGaR, en 1997] allait en cours à Paris et était au courant ! Par contre, je me souviens de cette interview ridicule où on lui demandait quelle était sa couleur de roues préférée ! Ce qui est resté une blague récurrente, depuis !

Si la première photo de lui que j’ai vue n’était pas dans ce mag français, alors, c’était dans le premier numéro de Transworld que j’ai acheté. À l’époque, Transworld sortait tous les deux mois, était épais comme un bottin et, surtout, valait de l’or car quasiment introuvable en France. Le numéro entier n’était que rampes plus ou moins énormes, et un gros article sur le Nude Bowl, une piscine abandonnée dans le désert. Pas grand-chose à voir avec mon quotidien d’aspirant skateur seine-et-marnais !

À part deux petites photos en noir et blanc de Mark et Jason Lee skatant une sorte de volcan en briques. En tout cas, je m’en souviens comme ça, et c’est sûr que c’est cette page-là qui nous a fait rêver… Le street, en tant qu’essayer de faire des figures dans son environnement naturel, arrivait, mais était encore peu visible dans les mags, donc chaque photo de Mark, Natas Kaupas, Mike Vallely, Ray Barbee et toute cette nouvelle génération était analysée pendant des heures !

 

* Ta première rencontre dans la vraie vie avec Mark, c’était à quelle occasion ?

C’est marrant, mais je n’ai pas de souvenir précis. En y réfléchissant, je dirais que c’était à New York en 1996… Je squattais à mi-temps chez Aaron Rose qui venait de fermer l’Alleged Gallery de Ludlow Street, et Mark est arrivé pour installer une exposition d’une nuit dans son appartement. Je me souviens de lui faisant des collages avec des coupures de journaux et achetant des caramels… C’est là qu’il a dû montrer les pubs Calvin Klein redessinées par lui pour la première fois.

Sinon, je l’avais peut-être croisé à Paris lors d’un de ses passages, à Street Machine, mais je ne suis sûr de rien, en fait ! Par contre, je l’avais vu skater La Vague avec la première board Blind, avant que la marque ne soit connue de nous pauvres européens. Ron Chatman en afro, Stéphane Larance et Alex Wise en locaux, et Mark en flip axle !

 

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* Vous vous êtes vus souvent ensuite ?

Nous nous sommes toujours croisés, on va dire… Entre skate et amis communs. Son séjour de plusieurs mois à Lyon, avec ses passages à Paris, à l’époque où il a rejoint Real, restera l’occasion de deux/trois missions mémorables, souvent avec Jérémie Daclin [le fondateur de Cliché, skateur émérite, local au Voxx – ndlr.]. Des allers-retours à Marseille dans la journée, en voiture, histoire que je rate la photo de ma vie et le trick fou de Mark ! Avec un arrêt gastronomique sur les conseils de Jérémie, au retour… Bref, la belle vie ! Ça, et juste rouler en skate d’un point A à un point B avec Mark, à Paris ou à New York, reste un grand souvenir.

* Avec le temps, comment tu perçois Mark Gonzales, son statut… Qu’est ce que tu penses de son « œuvre » ?

Son œuvre artistique ? Je dirais qu’elle débute à peine… Il fourmille d’idées, donc accrochez-vous aux branches ! Quant à son statut, j’imagine qu’il ne doit pas être la chose la plus facile à vivre. D’où une certaine fuite, une certaine distance avec tout ce qui a rapport avec ‘Mark Gonzales, la légende‘… C’est peut-être pour ça que lorsque je l’ai interviewé pour Pause, j’étais effondré du résultat, avant d’y réfléchir et de réaliser que raconter sa vie ne l’intéressait vraiment plus et que ce refus en disait beaucoup sur lui, et son envie de nouveauté. Ce qui explique aussi que certaines personnes aient très mal pris cette interview… Personne n’aime les mythes qui se refusent.

* Rapport à la performance au Trocadéro, c’est encore du skate ?

Je ne me suis jamais posé la question… C’est du Mark Gonzales, et c’est mieux que du skateboard, c’est du neuf skateboards ! Quant à l’art, il est toujours moderne, non ? Ou, en tout cas, le croit… Avec le temps, je me dis que sa performance au musée de Mönchengladbach en 1998 reste une des meilleures représentations de tout ce que signifie le skate pour moi…  Et il l’a fait sur une longue board !

 

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* Les mauvaises langues disent que c’est du déjà-vu le cercle de planches, ils en attendaient plus de la part de Mark…

Plus ? Elles attendaient quoi les mauvaises langues, une board de plus, un flip out ? Je ne comprends même pas la question, en fait… Je sais bien que le skate est devenu un sport basé sur la performance, mais là… Si ces personnes commencent leur phrase par « J’ai toujours été fan, mais là… », alors, c’est qu’elles n’ont jamais rien compris à Mark. L’idée de venir à Paris pour faire de la Circle Board au lever du soleil sur le Trocadéro, j’imagine que c’était une envie. Qu’il a réalisée. Tout comme un jour, il s’est dit qu’il allait skater une rambarde d’escalier… Pour les déçus de la performance, je les invite à construire leur version de l’engin et d’aller sillonner les rues avec. On en reparlera après.

* Vous sortez un livre en commun, comment vous avez procédé, Mark est connu pour être difficile à canaliser…

J’ai triché, c’est Joseph Allen Shea qui a géré la communication avec Mark, ce qui était beaucoup plus facile, vu que Joseph vit à Sydney et Mark était à New York à l’époque ! Joseph, un ami de ma période londonienne [Joseph a été un temps graphiste du magazine Kingpin, il a une galerie à Sidney – ndlr], éditait des bouquins d’art en séries très limitées depuis des années, et un jour, je lui ai montré les photos de la session, juste pour satisfaire sa curiosité. Il m’a proposé d’en faire quelque chose et rapidement, a voulu intégrer Mark au projet. Ils étaient déjà en contact avec lui pour une éventuelle exposition en Australie, je crois.

J’étais à fond, mais on s’était bien dit, avec Joseph, que l’on ne lui courrait pas après. Ou bien, il avait envie et ça se faisait vite, ou bien, on faisait notre truc à nous, sans le saouler… Le projet est modeste, là aussi, juste nourri par l’envie de Joseph de le sortir. Mark a dit « oui » et c’était parti. On a fait deux tirages de chaque photo sélectionnée, pour qu’il puisse se lâcher et tester des choses dessus, et Mark a très vite tout renvoyé, entre dessins, découpages et collages… Il ne restait plus à Joseph qu’à mettre en page et le produire en utilisant un Risograph, une machine qui donne l’impression que les dessins ont été réalisés par Mark cinq minutes avant sur ton exemplaire. Bref, ça aura été très simple, au final…

 

* Ce bouquin, ça représente quoi pour toi ? C’est quelque chose que tu avais en tête depuis longtemps ?

Comme je le disais, c’est un chouette petit projet au départ, et l’implication de Mark en a fait quelque chose de plus ! Il a eu envie d’y participer et l’a fait, et même très bien fait ! Donc, oui, Joseph et moi sommes très honorés que Mark ait décidé de nous suivre sur ce coup. Et, par pur hasard, le jour où les tirages sont revenus de New York, l’exposition Public Domaine [à la Gaité Lyrique, qui s’est finie le 7 août – ndlr] s’est concrétisée, nous offrant la possibilité d’exposer une partie des originaux. Ce qui nous a aussi obligés à boucler le bouquin bien plus vite que prévu. Ce qui n’était pas plus mal… Par contre, l’idée de travailler sur des livres, qui faisait déjà son chemin, se précise pour moi. Cela offre plein de possibilités différentes de la presse, notamment le temps et l’espace.

 

* Vous avez de nouveaux projets avec Mark ?

Suite à une analyse détaillée des « comments » et « like » sur les différents réseaux sociaux, Mark et moi avons décidé de construire une Circle Board carrée, histoire d’augmenter le niveau de difficulté, et donc de performance. On devrait faire un bouquin avec plus de pages, aussi, donc qui sera forcément mieux.

 

[Le Cercle (52 pages, format 20 x 25,5 cm, édition de 500] IzRock Pressings. Le livre est disponible à Paris chez Starcow, Nozbone, Element Store, à la librairie Yvon Lambert et Colette. Prix de vente conseillé : 28 Euros. Et sinon, dispo par correspondance ICI.]