DJ Mehdi la conversation #2001 #archive

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Année 2001. Mehdi est le producteur de rap qu’il faut avoir sur son album. Il a signé des classiques avec Ideal J et le 113, et commence à flirter avec l’electro et la house. Première pierre à ce nouvel édifice, le disque Espion Le Ep qui sort sur son label,  Espionnage. Le changement est annoncé.

 

Peux-tu nous présenter ton label : Espionnage ?

Espionnage est né au début de 1998, avec le maxi du 113 Truc De Fou. Ensuite il y a eu Rohff, Rocé, Karlito, Manu Key & Dany Dan et le 113 plusieurs fois. Pour les instrumentaux : Yvan de Double Pact et principalement moi. En deux ans il y a eu dix vinyles, Espion : Le Ep est la onzième référence, et sort en CD.

 

Ce CD a un design très différent de ce que l’on a pu voir auparavant sur Espionnage, pourquoi avoir opté pour un visuel qui est plus conceptuel ?

Le concept et l’image James Bond & co. étaient trop vus, et on se devait d’en sortir. Le design n’est pas de mon ressort et j’aime à penser que l’Espionnage Sound System c’est aussi quelque chose de multimédia. Que les designers apportent leur matière au même titre que les rappeurs et producteurs, c’est un groupe qui englobe des personnes très différentes. C’est l’époque qui est comme ça, il faut un beau clip, un beau disque, des plages CD-rom, des sites Internet.

De l’image et du son, c’est l’an 2000 ! Personnellement, je veux me concentrer sur la musique, mais je suis pour la fédération de compétences, ça n’est pas nouveau et beaucoup le voit comme ça depuis un moment. Travailler avec Alex [Wise], Mode 2, c’est bien, j’en suis fier et le résultat est là. Ça commence et j’ai envie que ça reste un petit truc artisanal.

 

Quel est le concept de ce Ep ?

Le label existe depuis quelques années déjà, il y a eu plusieurs disques, certains ont bien marché et sont devenus des classiques, comme Appelle-moi Rohff, Truc De Fou ou Camille Groult Starr. D’autres ont moins bien fonctionné, pourtant je pensais qu’ils avaient un meilleur potentiel, comme l’instrumental Ulysse, qui est devenu le single du EP malgré lui. Le but était d’avoir une carte de visite, un sampler de ce qui avait été fait depuis deux ans, et c’était pour moi l’occasion de rassembler les gens avec qui j’avais travaillé depuis le début : les mecs qui font du son et ceux qui rappent, puis de tout mélanger et matérialiser cette espèce de sound system.

Ça n’est qu’une compilation, avec des inédits, mais je ne peux pas considérer ça comme un album. C’est un point de départ, les maxis en étaient les balbutiements. J’aimerais enclencher la vitesse supérieure, mais je ne veux pas devenir une maison de disques, ce n’est pas ce que j’aime faire, en plus je suis assez mauvais à ça. J’aimerais que Espionnage et Espionnage Sound System soient plus au centre de mes activités.

 

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« À travers Zdar et Boombass j’ai découvert plein de choses que j’aime et qui me semblaient être un nouvel horizon.
J’en suis revenu… »

 

Et tu penses prendre des artistes et les faire évoluer dans le cadre d’Espionnage ?

Je ne pensais pas signer d’artistes, juste proposer des choses et les faire rapidement, avec des gens que j’aime bien. Finalement, j’ai produit l’album de Karlito, qui est quasiment terminé et qui sortira l’année prochaine, alors que ce n’était pas particulièrement prévu. Quant au futur, je ne le planifie pas.

 

Que t’ont apporté Zdar et Boombass ?

Zdar, Boombass, les Masters At Work ou les Daft Punk m’ont fait découvrir un pan entier de la musique que je ne connaissais pas et qui m’a plu. Je n’aime pas tout, mais j’ai trouvé qu’il y avait un dérivé intéressant, partant du même procédé de production, c’est à dire les samplers et les samples, comme si on venait du même tronc et que l’on soit deux branches différentes.


Mais attention, les cultures ne sont pas les mêmes, le message de la house c’est juste : dansez ! Amusez-vous ! Je pense que c’est nettement moins élaboré que le rap. Au niveau technique de production, ça me paraissait intéressant, on peut utiliser la métaphore d’un ballon de foot, qui serait utilisé de façon complètement différente entre l’Amérique du Sud et l’Europe, comme si tu découvrais un tout autre style de football.

 

La house c’est un nouvel horizon ?

À travers Zdar et Boombass j’ai découvert plein de choses que j’aime et qui me semblaient être un nouvel horizon. J’en suis revenu… ça me paraissait une bouffée d’air frais, en techniques de production tout au moins. J’avais l’impression de me répéter et ça me saoulait que le rap français soit triste et lent, que ça cherche à ressembler aux américains.

C’est ce qui s’est passé avec le Wu-Tang, Mobb Deep, le Boot Camp et tous ces mecs. Il y a eu un raz de marée. Si tu prends The Sun Rises In The East et The Wrath Of The Math [Jeru The Damaja], Enta Da stage et Dah Shining [Black Moon / Smif-N-Wessun], le premier Wu-Tang, et tu ajoutes The Infamous de Mobb Deep et Illmatic de Nas, tu décodes carrément tout le rap français de fin 93 à 97. Tous les trucs que l’on aimait bien et qu’on faisait, c’était influencé par les musiques de Premier pour Jeru.


Les mecs rappaient comme Buckshot ou comme Smif-N-Wessun, les thèmes c’étaient le ghetto et le reste, tout était noyé dans les réalités américaines, qui finalement correspondent dans une moindre mesure à la nôtre. Ces albums sont des classiques, je les adore et je les écoute régulièrement, encore plus aujourd’hui. J’ai pensé que l’on devait s’inscrire dans une actualité, une réalité propre, de faire un truc qui nous ressemble, plutôt que de copier les Etats-Unis. Kery et moi, c’est de là que l’on est parti.

Je ne dis pas que l’on a réussi à faire autre chose, mais je constate qu’il y a de plus en plus de projets electro et les gens accélèrent les BPM. Il y a du monde qui arrive, il y a Pone de la FF qui est quasiment mon compositeur français préféré, il est là où personne ne l’attend et ça tue, Yvan, Jimmy Finger ont accéléré les BPM.

Cette liberté artistique s’accroît et donne de la diversité au rap français, je suis content d’avoir participé, à mon niveau, à cette avancée et je pense que ce n’est que le début. Actuellement, il y a Master P et Ruff Ryders qui arrivent et je trouve que ce son froid ne correspond pas à l’ambiance française.

 

Tu crois au mélange des genres ?

Non, pas spécialement, je n’ai jamais prétendu avoir amené de la house dans le rap, certains l’ont dit. Je trouve bien que ça s’ouvre, que des collaborations se fassent. Je trouve très bien le remix du 113 par Boombass, je suis content d’avoir remixé des trucs de Versatile, de Cassius. Pour le mélange des genres, il faut aussi que les gens le veuillent, nous on est des musiciens, on fait juste de la musique. Les publics, eux, sont différents, ce ne sont pas les mêmes codes. Le mélange des genres ce serait bien, mais ça n’est pas pour ça que je milite.

 

Par rapport aux sons eux-mêmes, penses-tu qu’ils puisent être porteur de sens ?

C’est un degré à atteindre. Dans un cas classique comme Public Enemy, je pense que le son du Bomb Squad est très éloquent, quand tu écoutes Burn Hollywood Burn, Rebel Without A Pause ou Fight The Power, je pense que le son va de paire avec le message.

 

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Une conversation parue dans le magazine REAL en 2001 ou 2002 ou 1983.