Didier Pazery, conversation

Devoir de mémoire

 

Didier Pazery est un homme discret, il n’est pas de ceux que l’on remarque. Il est photographe, discret et trop humble. Il a mené à bien un grand projet : faire des photos des poilus de la grande guerre. Il l’a fait, et personne ne pourra le refaire.

Il a immortalisé ces vieux messieurs qui ont assisté à l’un des événements les plus effroyables que notre pays ait connu. Il y a 100 ans, la guerre commençait.

 

*Tu avais un lien particulier avec la guerre 14-18 ?

Non, pas du tout. Ça a commencé avec une photo que mon grand-père a sorti de son portefeuille, une photo de lui jeune. Il avait alors 85 ans. J’ai alors pensé que je pourrais aller à la rencontre de types encore plus vieux, pour voir la tête qu’ils avaient à 20 ans. Le premier que j’ai vu, c’est le doyen des français, il était à Vincennes en 1995, il avait 110 ans. Il n’avait plus beaucoup d’images de lui jeune car les journalistes lui avaient embarqué ses photos. Il m’a donné la dernière de l’album, habillé en militaire. Et j’ai décidé de faire une série.

Je faisais un peu de photo, et j’avais une formation en graphisme. Et avec ces vieux messieurs, ce qui m’intéressait, c’était de faire une mise en scène. C’était un peu banal, mais l’idée de confronter quelqu’un avec l’image du jeune homme qu’il avait pu être, je trouvais ça très chouette.

 

La première photo, c’est monsieur Bernard Delhomme. J’ai vu grand, taille réelle ! J’ai fait un tirage de lui jeune dans le salon de mon petit appartement, projeté sur le mur, développé dans la salle de bain à l’éponge, pas de numérique à l’époque, hein… J’avais pas un rond, donc pas les moyens de faire faire un tirage de cette taille. Il faisait environs deux mètres de haut, et j’avais monté un cadre avec des tasseaux pour le tenir. Quand j’ai déroulé la photo, le type est resté bouche bée.

Cette première photo n’était pas aboutie car je ne maîtrisais pas la lumière. Mais j’ai eu envie de continuer, en faisant différemment, en trouvant une nouvelle idée à chaque fois. Le premier avait un casque de Poilus, le deuxième autre chose et j’ai réalisé qu’ils avaient fait la Grande Guerre. J’ai décidé d’aller à l’office des anciens combattants pour en trouver d’autres. Ça s’est enchaîné progressivement, et la Grande Guerre a pris de plus en plus de place dans ma vie.

 

*Ensuite tu t’es focalisé sur les Poilus…

Au départ, c’est un travail photographique. Je voulais faire une mise en abyme, faire des images dans lesquelles il y ait une sorte de télescopage. C’est tout bête, mais quand j’ai vu la photo de mon grand-père jeune, que j’avais toujours connu avec ses rides, je n’avais jamais imaginé qu’il pouvait avoir été aussi beau, surtout que les tirages de l’époque étaient très lisses et très lumineux, un peu à la Harcourt.

Ces photos étaient un arrêt dans le temps, un trou dans l’espace. Mon idée était de ressusciter l’image du jeune homme. Parfois on a pris une photo originale, il n’y a pas eu forcément un agrandissement, mais je voulais une mise en abyme avec deux personnes qui ne font qu’une. Je voulais montrer les extrémités d’une vie, d’une vie très longue. Il y a une photo où il y a cent ans d’écart entre celle que j’ai faite et celle que l’on a reproduite.

 

C’est un travail sur le temps qui passe. Sauf que dans la plupart des cas ils ont été pris en photo habillés en militaire. C’est la fin du 19ème siècle, le début de la modernité telle qu’on la connaît aujourd’hui. Ce sont des gens du passé, d’un autre temps, comme Hitler ou Céline, qui ont fait la Grande Guerre. Et tous ont été traumatisés. On est les héritiers de tout ça en quelque sorte.

C’est aussi une période pendant laquelle les femmes ont acquis une nouvelle place dans la société, elles allaient fabriquer des obus pendant que les hommes étaient à la guerre, et elles ont revendiqué leur nouveau statut quand ils sont rentrés.

Cette guerre a bouleversé la société, ça a créé un monde nouveau. Au niveau géopolitique, c’est aussi la création de Israël et la Palestine, nées du découpage de l’empire Ottoman. Et au niveau de la guerre, des tas de trucs ont été mis en place. La guerre est devenue moderne, telle qu’on la connaît aujourd’hui.

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*Tu peux nous parler des différentes phases de ce projet ?

Première phase : je travaille tout seul, j’ai bien 25 ans. Je commence à faire des Poilus, un travail sur le temps qui passe. Mon but est de faire une série de portrait, et petit à petit leur histoire m’intéresse, je me mets à les enregistrer. J’ai la chance de faire un bouquin chez Vent d’Ouest, avec le ministère des anciens combattants qui en achète une partie. Et je fais une expo à Péronne. Ça c’est 1996.

Ensuite des portes s’ouvrent. Olivier Morel, un journaliste, a vu le bouquin et souhaite illustrer un article avec une photo pour le journal Les dernières nouvelles d’Alsace. Il m’appelle, on se rencontre, il me dit qu’il est germanophile et intéressé pour aller voir de l’autre côté. Donc on va voir des Allemands. Et je dois dire que sans lui, je ne sais pas si j’aurais continué.

En même temps, quelqu’un de l’agence Gamma a vu le bouquin et il vend l’histoire aux États-Unis. En 1997, le magazine Life me fait partir pour photographier des Américains. Je passe 15 jours avec une journaliste locale, et je réalise 10 portraits, ça a dépoté ! Ils m’avaient envoyé des repros à la maison pour faire des agrandissements, et j’ai pris l’avion avec les images roulées dans des tubes. Quand j’arrivais chez les gens, j’avais des plaques de carton plume et je collais ma photo dessus avant le shooting. On ne pourrait plus le faire tout ça aujourd’hui !

 

*Tu dois avoir quelques bonnes anecdotes…

Ah ça oui ! Pour la photo de l’Américain avec le chat, le type était assis sur sa chaise dans le jardin, et je devais rincer le Pola dans la cuisine après la prise de vue. Quand je reviens le chat me suit et s’assoit, j’ai eu le temps de prendre mon Mamiya, de faire deux clichés et il y avait la bonne photo.

 

En Roumanie, le gars avait 107 ans, il était très très vieux. Olivier était passionné, donc il l’a fait parler une heure et demie. À la fin le type était très fatigué, donc je n’ai fait que deux clichés. Ça me paraît incroyable aujourd’hui car avec le numérique on fait des centaines de photos ! Et là je suis parti, j’ai mis ma lumière, la première allait pas, la seconde est bonne, je le vois sur le Pola et je dis « on arrête ». J’ai même pas fait de photos de Bucarest… j’avais la tête dans le guidon.

Pour le Russe, on a reçu une photo par la valise diplomatique au dernier moment, mais au cas où, j’avais apporté un mini-agrandisseur et des bacs pour faire un tirage.

On a aussi retrouvé des gens des colonies, on en a identifié au Maroc. On savait aussi que le service des pensions envoyait des sous au Sénégal. Mais on n’avait pas plus d’informations, on ne savait même pas si le gars était vivant. Une petite pension, vraiment maigre, indexée sur le coût de la vie là-bas, c’est Giscard qui est responsable de ça je crois. C’était que dalle, mais ça faisait vivre tout le village. Il a été reconnu comme ancien combattant de 14-18 bien après la seconde Guerre Mondiale. Dans le texte de présentation de sa photo, en extérieur, à la gare de l’Est, il a 5 000 signes, alors que les autres en ont 1 000. Son récit était extraordinaire.

 

C’est un gros coup de bol cette histoire. On a envoyé un courrier au village en question, il n’a pas été lu tout de suite, d’ailleurs ils parlaient wolof et pas français. C’est un petit-fils qui faisait des études de médecine qui a trouvé la lettre, et il est allé voir l’AFP parce qu’il s’est rendu compte qu’en France il y avait des commémorations. À partir de là, France 2 et Le Monde y sont allés, et avec Olivier on n’avait plus de sous… (Sourire.)

L’agence Gamma qui a payé pas mal de voyages : Angleterre, Russie… ne voulait plus payer, vraiment des abrutis… Donc on s’est fait financer par la fondation privée d’un labo pharmaceutique qui était intéressée par le fait qu’il y avait un centenaire en Afrique.

On est en 1997 et la France décide de donner la Légion d’Honneur à tous les derniers Poilus, il en reste 2000…

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*Il en reste tout de même 2000…

Oui, et si tu veux c’est mathématiques : tous les ans il y en a moitié moins. Deux ans avant la fin, il en restait quatre, la dernière année il en restait deux. En 1996, et ça c’est incroyable, cette histoire de Légion d’honneur les embête parce qu’ils n’ont pas pu en faire assez, le quota de fabrication était atteint ! Donc ils disent aux Poilus : « vous l’aurez l’année prochaine », mais les mecs avaient déjà plus de 100 ans… Véridique !

Du coup, 1998, après être allés en Afrique, on fait une expo aux Invalides. Un petit bouquin sort chez Calmann-Levy, Visages et vestiges de la grande guerre. Après ça, je me dis : « C’est bon, la guerre 14-18, j’ai assez donné. » Et bizarrement dans la photo, je ne transforme pas l’essai. J’ai fait du corporate, du reportage en presse, mais jamais beaucoup, et ça n’a jamais été très rentable. Donc, j’ai dû faire beaucoup de compromis pour gagner ma vie.

 

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En 2004, c’est le tournant et les Poilus deviennent à la mode. On a un pote à France 2, Jean-Marc Surcin, qui réalise le docu Adieu 14, dans lequel je me suis retrouvé personnage. J’ai suivi les fondus qui suivent les Poilus, et on a organisé des nouvelles prises de vue avec les 5/6 derniers survivants. En gros, il en reste huit.

Et en 2005, André Riffaud apparaît car il n’était pas sur les listes, il lui manquait deux jours de front pour être ancien combattant je crois. Le mec en avait rien à faire, c’est sa petite fille qui l’inscrit. Je lui ai tiré le portrait et j’ai vendu la photo au Figaro et au Monde.

 

Du coup, j’ai repris ma série. On était passé au numérique, c’était plus facile, mais pas forcément mieux en terme d’image. C’était pas top les débuts du numérique. D’ailleurs dans la gare, heureusement que c’est accroché haut car on voit les pixels… en même temps, ce sont des tirages qui font 4 mètres 50 de hauteur.

 

*Sinon, tu as eu l’occasion d’aller où pour faire des photos ?

Avec Olivier Morel, on est allés en Belgique, Hollande, Angleterre, Allemagne, Russie, Serbie, Roumanie et Sénégal. Aux États-Unis, j’y suis allé seul. On a aussi trouvé un Algérien dans le Sud de la France et un Italien en banlieue parisienne, ça fait une dizaine de nationalités en tout, et une quarantaine de portraits.

 

Il manque les Australiens, Néo-Zélandais et Canadiens. En terme de volume, ils ont envoyé moins de monde que les Américains, mais ils étaient là avant. Et il y a eu beaucoup de pertes. Les Canadiens ont perdu beaucoup de monde du côté de Vimy. Ils sont très mémoire, il y a d’ailleurs un monument dédié aux soldats, et des gens font le voyage pour voir la tombe d’un grand-père. Ces destinations sont manquantes, mais on n’avait plus d’argent pour partir… Et fin de l’histoire, on va dire 2007, avec la mort de Lazare Ponticelli.

*Ensuite, il y a la connexion avec le musée de Meaux…

J’ai rencontré Jean-Pierre Verney en 1998, il nous a aidés à trouver le Russe, et il avait le contact du Serbe. Quand j’ai su qu’il faisait son musée à Meaux, je suis allé le voir. C’est un fou furieux, un collectionneur. Il a passé sa vie à collecter des objets de la guerre. Dans son jardin, il avait une ambulance, un char, un avion… Il a entassé des objets un peu partout en France, là où il le pouvait. Ensuite, la ville de Meaux a tout récupéré et centralisé dans de vieux hôtels particuliers. Ils ont entassé des bottes, des selles de cheval, des râteliers de fusils, des uniformes…. C’est une initiative de  Jean-François Coppé, le maire, qui a certainement plein de défauts, mais pour le coup, il a fait les choses bien.

Jean-Pierre Verney s’était fait envoyer paître toute sa vie par les musées, les instituions et les gens du sérail. Il aurait pu vendre au musée de Verdun, et à un moment il a failli vendre aux Américains qui lui proposait trois fois plus que Meaux. Finalement, c’est un élu qui a proposé à Verney de faire un musée.

Comme ça montait en puissance, ils avaient besoin de photo pour communiquer, et j’ai bossé pour leur communication. J’ai fait un reportage sur la construction du musée et ils ont fait un livre. Ensuite, on a installé un studio avec un fond noir et j’ai scénarisé les objets. On les a traités à la manière de sculptures africaines. Il y a beaucoup de masques à gaz, des masques de pompiers… Au niveau du design, c’est typique de cette période : il y a un certain esthétisme, très différent aujourd’hui où le design doit être fonctionnel. À l’époque, l’esthétique est en décalage avec l’utilisation, ce qui justement ramenait à différentes époques.

Il y a une série sur les matraques par exemple. La matraque de 14-18, le casse-tête, c’est un gros gourdin ou un ressort de bagnole avec un écrou. Parfois, c’est semi-industriel, les Italiens les fabriquaient en petite série. Et en même temps, il y a des matraques qui remontent à l’âge de pierre, très rudimentaires. Cette arme de poing moyenâgeuse archaïque, elle cohabite avec des objets à gaz, avec une sorte de modernité, avec des nouvelles machines.

 

Un des points saillants de 14-18, c’est la confrontation brutale et inhumaine entre les hommes, qui n’avaient pas vraiment de protections. Ils ont essayé avec des armures ou des cotes de maille, mais ça reste un peu ridicule face à une balle de fusil ou des éclats d’obus. Il y a une sorte de vulnérabilité de l’être humain qui fait front face à une machine. Quand je dis machine, on ne se rend pas compte, mais c’est une véritable machine industrielle.

Le premier jour à Verdun, sur un terrain de moins de 10 km2, les Allemands tirent un million d’obus ! C’est une machine de guerre monstrueuse. En face, ils sont dans des trous avec une caisse de grenades et des mitrailleuses. C’est une épopée, quelque chose qui marque l’imagination, ça parle peut-être un peu plus aux petits garçons qui jouent aux petits soldats.

 

*J’ai lu qu’un milliard d’obus avait été tirés pendant cette guerre…

Il y a une puissance industrielle énorme. La France et l’Allemagne étaient des puissances industrielles, mais les gens sont partis à la guerre avec l’idée des guerres napoléoniennes. Ce sont des hommes du 19ème qui partent et ceux qui en reviennent débarquent au 20ème siècle.

Ce qui est très marrant avec les Français, et c’est typiquement français, c’est le côté brouillon, un peu romantique : on est parti avec des pantalons rouge, des vraies cibles vivantes. Il faut savoir que pendant les guerres napoléoniennes, les soldats avaient des uniformes voyants parce que la poudre à canon faisait beaucoup de fumée. Tu ne voyais pas à trois mètres, donc il fallait voir la couleur du mec sur qui tu tirais, c’était nécessaire.

Mais en 14-18, c’est un handicap. Bien sûr que les autorités étaient au courant que les Allemands avaient un uniforme plus discret, mais en 14-18 il y avait des stocks à écouler. Et que ça fasse tuer des dizaines des milliers d’hommes ne dérangeait personne.

 

La deuxième chose marquante, c’est que les Français n’avaient pas anticipé la guerre de position, donc il manquait de canons à tirs courts. On avait un canon de 75, très bien pour la rase campagne et tirer loin, mais pour les combats rapprochés ça ne marchait pas. Donc ils ont ressorti un mortier qui datait de Louis Philippe, avec le N de Napoléon dessus. Un truc en fonte avec lequel ils tiraient des boulets. Ils l’ont usiné pour faire entrer des obus et c’est devenu assez efficace.

C’est le côté français, le système D. Je crois que c’est finalement un miroir assez dérangeant et angoissant de ce que l’on est, en tant qu’esprit d’une nation. C’est le reflet d’une mentalité qui nous colle aux basques.

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*Tu m’avais aussi parlé de Sarkozy et la commémoration de Verdun…

En 1995, j’étais allé voir monsieur Vincent, qui est d’ailleurs sur l’affiche de l’expo, et je suis allé me balader dans la forêt à Verdun. C’est là où j’ai fait la jointure entre mon intérêt pour la vieillesse et la guerre de 14. C’est partout. La mémoire de ces gens flotte. Je ne suis pas foncièrement mystique mais tu en sors transformé, c’est vraiment une expérience ces champs de bataille.

En 2008, le 11 novembre est célébré à Verdun dans l’ossuaire. C’est un monument au-dessus du champ de bataille, devant le cimetière. Ils y ont entassé les os qui n’ont pas pu être identifiés. C’est une nécropole, il y a l’équivalent de 100 000 cadavres. C’est une sorte de crypte, c’est assez beau, et en même temps très étrange.

Donc Nicolas Sarkozy a voulu faire comme Mitterrand quand il tient la main de Helmut Khol. Il veut frapper un grand coup. Par hasard, j’avais rencontré le chef de cabinet du ministre des anciens combattants pendant un reportage, et le gars me dit qu’ils ont besoin de meubler le monument. Donc ils ont fait faire de grands tirages, chez Picto, pour réaliser un décor de télé. Ils ont mis des photos partout. Ça vient d’être décroché car ils réhabilitent le monument. C’est vrai que les images dans ce contexte-là, dans ce monument très émouvant, avaient une force, c’était très réussi.

*Après cette période intense ça ne doit pas être facile de rebondir sur un nouveau projet…

Ah oui ! Après j’ai fait autre chose, mais c’est vrai qu’il y a eu une peur du vide. J’aime une phrase de Cartier-Bresson : « être photographe, c’est être disponible au hasard », et c’est vrai que très souvent la meilleure photo que tu fais dans une série, c’est celle que tu n’as pas anticipée. Il n’y avait rien de calculé et ça fait près de 20 ans que le projet vit.

Avec le recul, je trouve que c’est assez incroyable. Et quand je me dis qu’il faut faire autre chose, c’est assez angoissant ! J’ai des idées, mais aussi la peur de faire moins bien, de ne pas y arriver… ouais, c’est flippant !

 

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