Despo Rutti, la conversation

DESPO RUTTI 2010

Inenregistré

 

Despo Rutti délivre un rap offensif et violent. un phrasé reconnaissable entre mille, parce que lent, syncopé et découpé au hachoir, difficile d’en sortir indemne après écoute. Dans la vraie vie, Pascal est un jeune homme sympathique, pas très grand, tendance hyper-actif, que vous pouvez croiser dans les transports en commun, affublé d’un grand sourire.

 

 

despo rutti convictions suicidaires

La couverture de ton album, c’est une référence au roi Midas ou à l’or que la France a pillé en Afrique ?

Oui, c’est Midas qui transforme tout ce qu’il touche en or ! Ça aurait pu être l’autre, mais non. J’aimais bien les cours d’histoire et la mythologie, il y avait une moralité qui me parlait. Le mec qui fait des sous dans la rue, qui achète une baraque à sa mère, qui a un gros gamos [camion, SUV, 4×4 rutilant – ndlr], ça, c’est l’or qui est sur la pochette. Quinze ans de prison, quatre ou cinq potes morts et les larmes de la mère, c’est le cri.

 

Et toi, tu te situes où dans tout ça ?

L’or, c’est le succès d’estime et le fait que je suis beaucoup écouté dans les quartiers. Le cri, ça peut être les 40 000 euros de l’amende [cf. encart à la fin – ndlr] ou le fait que certains textes ne passeront jamais sur les grands médias. C’est le don et la malédiction.

 

Tu cherches à être dans les grands médias ?

Non, pas pour l’instant. On va dire que ce serait vraiment con et naïf de croire qu’en disant tout ce que je dis, j’aurai mon clip diffusé au journal de Roselmack !

 

Tu penses qu’une radio comme Skyrock est le diable ?

Non, je ne pense pas que Skyrock soit le diable. Je pense que Skyrock est une entreprise, qui a son mode de fonctionnement, avec lequel il faut être d’accord si tu veux travailler avec. Je n’ai pas vu de cornes sur la tête de Fred ! (Sourire.) [Fred Mussa, animateur de l’émission dédiée au rap sur Skyrock – ndlr.]

 

Ton album se nomme Convictions suicidaires, un titre osé, d’autant plus que le suicide est un peu tabou dans le monde du rap, non ?

Disons que c’est surtout verbal et idéologique. Un mec qui aurait envie de se jeter d’un pont, j’aurais envie de lui dire : « Si t’es pas solide, faut pas écouter ! » C’est un suicide idéologique, ou même artistique. Quand tu sais que pour vendre des disques il te faut des morceaux radio diffusables, c’est un fait, et que tu ne le fais pas, c’est quand même une bastos dans le pied ! Tu fais un pas, et lorsque tu fais le second tu te tires dans le pied ! Mais tu kiffes un peu ! (Sourire.) Je suis toujours là !

 

Pour entrer au panthéon du rap, il faut passer par une Autopsie ?

Si certains le voient comme ça, ça ne me dérange pas. C’est un fait que le mec a retourné le rap français. Je préfère être invité sur la mixtape de Booba que sur l’album de Kamini ! Si d’avoir participé à Autopsie me fait entrer au panthéon du rap, tant mieux, ça me va ! Ça fait plaisir d’être invité par Booba.

Les rappeurs te diront : « Ouais, il fait ci, il fait ça… », mais bon, ils ont tous écouté les morceaux de Booba et ils les ont rappé en scred [discrètement – ndlr] dans leur chambre. Je pense qu’il se devait de faire un retour tonitruant après son album 0.9, et il a appelé, à mon sens, les bons mercenaires pour l’autopsie !

 

Tu as habité en Afrique ; tu retiens quoi de ce continent ?

J’y ai habité, sinon je n’en parlerais pas. Ce que j’ai ramené ? La langue, je la comprends, je la parle ; quand la daronne te crie dessus, tu comprends, tu reproduis ! C’est une autre mentalité, les gens mangent tous ensemble au bled, ici c’est pas vraiment ça. L’Afrique, c’est une partie de mes souvenirs d’enfance ; ma sexualité, j’ai perdu mon pucelage à 9 ans, avec une fille de 13 ans, quand j’y repense, c’est là-bas que ça a commencé !

Et quand je dis : « Baise la morale, la daronne bicravait de l’alcool », ma mère a fait de l’oseille d’une façon qui serait illégale dans certains pays, c’est ce qui m’a habillé, ce qui a payé mon billet pour venir. L’Afrique, c’est une partie de moi.

 

Ça a été un choc d’arriver en France ?

Je suis passé du Congo RDC ex-Zaïre, au Congo Brazzaville, le changement de pays, de mœurs, je connais. C’est sûr qu’en allant en Europe, en faisant 8 000 bornes, la différence est plus importante. Enfant, c’est pas que j’étais plus intelligent qu’un autre, mais ce n’est pas quelque chose qui m’effrayait, de découvrir, de rencontrer de nouvelles personnes.

Par contre, la neige, ça a été difficile ! Je me souviens d’avoir joué avec mes cousins en hiver, et je ne savais pas qu’il ne fallait pas mettre ses mains glacées dans l’eau chaude, je l’ai fait, et j’ai pleuré une bonne heure ! Ça a été le choc  !

 

Qu’est-ce qui t’a motivé à faire du rap ?

Un mec au bout de ma rue qui avait des platines et plein de disques de rap cain-ri et de rap français. Il m’a fait découvrir La Cliqua, L’Invincible Armada. Avant je n’écoutais pas de rap, j’écoutais la musique du bled, j’avais seulement entendu Public Enemy, quand ils ont contaminé la planète. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi mon cousin avait une pendule autour du cou ! Mes cousins avaient beau regarder des clips de rappeurs américains devant moi, commenter la gestuelle de Method Man, ça ne me touchait pas plus que ça !

Et puis mon voisin m’a fait un petit cours, il m’a parlé de l’importance du texte, en me disant que les mecs qui ne savaient pas écrire, ce n’était pas la peine qu’ils fassent du rap. Au bout d’un moment, c’est le côté envie de dire des choses qui l’a emporté sur la musicalité. Je me suis décidé à faire du rap quand j’en ai été capable.

 

D’où vient ton style si particulier ?

Quand tu écoutes mon rap, tu peux te dire que ça ressemble à telle ou telle personne dans l’intonation, mais sinon c’est différent. J’ai fait mon truc tout seul. Quand je suis arrivé, en 2006, les mecs ne comprenaient pas : « C’est quoi ce filou, qu’est-ce qu’il raconte ?! » J’ai continué à le taffer, et aujourd’hui ça donne à mon sens un rap homogène, c’est un nouveau truc. Les mecs qui écrivent, les mecs que je côtoie, ont compris où était la technique dans Despo Rutti.

Despo Rutti écrit en trois mesures la plupart du temps, plutôt que deux comme ça se fait habituellement. Ça donne un rap plus narratif. On court en général pour faire sonner la rime toutes les deux mesures jusqu’à la seizième, ensuite on est un bon rappeur ! Les mecs maîtrisaient déjà ça il y a quinze ans, Time Bomb, IAM, La Cliqua avaient déjà tout niqué ! Moi, plutôt que d’attendre que les gens valident, je fais !

 

De quelle manière te viennent les idées pour écrire ?

Une discussion, une question d’une interview qui va m’amener une phrase, mais en général j’écris sur les sons. La musique de cet album a tourné pendant un an dans mon appart, c’est devenu la bande-son de ma vie, c’est comme si à un moment je ne faisais plus qu’un avec la prod. Au moment de coucher les lyrics sur papier, c’est fluide.

C’est très rare que je finisse un morceau à la maison, c’est souvent des petits bouts de pensées que je stocke sur n’importe quoi. Et en studio, je me pose, je réfléchis pour finaliser le morceau. C’est quelque chose que j’affectionne, je n’ai jamais une idée du résultat, et ça m’est arrivé de repartir sans rien !

 

Tu n’as pas l’impression que ton rap te coupe de certains auditeurs, habitués à des choses plus conventionnelles ?

Non ! J’ai l’impression d’apporter une option concrète dans le rap français. Les gens qui ont besoin que ce soit comme ce qu’ils ont déjà entendu, tant pis pour eux. Il y a des codes, de l’argot, c’est ce qu’on est, on essaie d’assumer ce que l’on est. On arrive à entrer en boîte aujourd’hui ! Ce n’est pas maintenant qu’il faut tout changer, au contraire, il faut que la société nous accepte comme on est.

 

Ton rap est dépressif et pessimiste ; c’est comme ça que tu es dans la vie ?

Tu trouves qu’il est dépressif ? Je dirais plutôt écorché vif, c’est plus ma vision des choses.

 

Tu te vois faire du rap festif un jour ?

Je ne sais pas ce que c’est ! Je suis très content que le rap français soit aussi varié, avec des sons club, mielleux, Kamini et d’autres. Il y a une vitrine rapologique très diversifiée, et moi, je suis de l’autre côté !

 

Tu es enfermé dehors dans le rap français ?

Je ne comprends pas tes questions, où tu veux en venir ?! Tu trouves que je m’auto-boycotte ?

 

Non, je trouve que tu fais du rap très pessimiste, un peu comme Casey, qui le revendique, et qui revendique aussi qu’elle n’est pas comme ça dans la vie…

Moi, c’est différent : mon rap, c’est ma vie… C’est brut, c’est ce que je pense. Sinon, il faut me donner la liste des choses à modifier pour devenir un bon rappeur français… ouvert, qui parle à tout le monde, qui n’écœure pas les anciens, les fans de 1998. J’aimerais bien que l’on me donne le mode d’emploi, des trucs qu’il faut arrêter de dire par exemple.

J’ai l’impression qu’on essaie de me faire abjurer parfois. Les mecs dans les halls ne se posent pas cette question, et dans les voitures, on n’entend plus trop les mecs de 98. Les gens écoutent Mister You, Seth Gueko, Tandem, Booba, Rohff, Nessbeal, 113… Les autres, ceux de 98, ils ne sont plus là. Les jeunes ne rappent plus leurs textes, c’est nous les bons d’aujourd’hui !

 

C’est important pour toi de diviser à travers ton œuvre ?

Non, ce n’est pas ce que je veux. Je revendique plutôt : « Soyez curieux, prenez une heure de votre temps et écoutez. » Je ne dis pas que c’est le meilleur rap, ou flow. Il se trouve que des gens, dont tu fais partie, veulent savoir ce que je pense au fond, mais je n’ai pas la prétention d’avoir la vision.

 

Tu considères que ton rap est réaliste, conscient ou inconscient ?

Je n’aime pas les cases ! Je vais répondre un peu des trois, mais plutôt inconscient, complètement inconscient même, parce que je ne suis pas les règles.

 

 

La pochette à 40 000 euros

Despo Rutti - Les sirènes du charbon

Il semblerait que le premier CD de Despo Rutti, Les Sirènes du charbon, ait été retiré des bacs, à cause d’une plainte déposée par la police, et le sieur aurait écopé de 40 000 euros d’amende. Une vague histoire de droit à l’image, des policiers se seraient reconnus.

Despo s’explique : « Le graphiste n’a pas été attaqué, le photographe non plus apparemment, c’est une photo qui tourne sur le Net, que tout le monde peut utiliser, alors pourquoi m’attaquer moi ? Pourquoi ne pas avoir demandé 40 000 euros à Google, à tous les sites qui ont montré cette photo ? La loi, OK, deux poids deux mesures.

Je n’ai pas montré mon cul comme Polnareff… enfin, c’est plus dur pour lui : ils l’ont banni ! J’ai juste dit : “Regardez cette photo, elle est dingue !” »